Lundi soir, peu avant 21 heures, trois membres d’une même famille rentrent chez eux dans un immeuble cossu de Monaco. Devant leur porte les attend un paquet. Il explose. En une poignée de secondes, un couloir feutré du Rocher se change en scène de crime.

La cible ne doit rien au hasard. Il s’agit de Vadim Ermolaev, un homme d’affaires ukrainien parmi les plus fortunés de son pays, résident monégasque et visé par des sanctions de Kiev. Sa femme a dû être amputée, un adolescent de 13 ans a été opéré dans la nuit, et l’homme qui a déposé la charge a filé de l’autre côté de la frontière, en France, où il court toujours.

Une femme amputée, un ado opéré

Le bilan est lourd pour une déflagration aussi ciblée. Selon franceinfo, la femme touchée se trouve toujours entre la vie et la mort, son pronostic vital engagé après l’amputation d’un membre. Son mari et l’adolescent, d’abord donnés dans un état grave, ont depuis été tirés d’affaire. Tous trois appartiennent à la même famille et portent la nationalité ukrainienne.

L’onde de choc n’a pas épargné la rue. Un peu plus bas, la vitrine d’un commerce a volé en éclats et blessé deux passants, fauchés par les projections de verre. Dans ce quartier résidentiel collé à la frontière française, la violence de l’explosion en dit long sur la quantité d’explosif employée. Rien à voir avec un simple règlement de comptes à l’arme de poing.

Le procureur écarte la piste terroriste

Dès le lendemain, le procureur général de Monaco, Stéphane Thibault, a posé les mots devant la presse : « tentative d’assassinat ». Pas d’attentat, pas de revendication, pas de logique aveugle. Une cible unique, un mode opératoire glaçant. L’enquête, ouverte en flagrance, vise aussi le dépôt d’un engin explosif sur la voie publique. Le magistrat a été clair sur un point : la piste terroriste est écartée, l’auteur aurait agi seul.

Le prince Albert II est lui-même sorti de sa réserve pour dénoncer un « crime odieux ». Le symbole est cinglant. Sur ce mouchoir de poche de deux kilomètres carrés, vendu comme l’un des endroits les plus surveillés de la planète, un tueur a réussi à poser une bombe artisanale au pied d’une porte, puis à disparaître. La principauté, qui fait de la sûreté un argument commercial, encaisse le coup autant qu’elle enquête.

Le poseur repéré à Beausoleil

D’après les premiers éléments, un homme se serait présenté à l’adresse quelques instants avant le drame, le temps de déposer son colis, avant de s’éclipser. Les caméras de la principauté l’ont suivi jusqu’à Beausoleil, la commune française perchée juste au-dessus de Monaco, comme l’a relevé Euronews. Franchir cette limite presque invisible, c’est basculer d’un État à un autre, et changer de justice. L’affaire est désormais coordonnée avec le parquet de Nice, saisi pour tout ce qui se joue côté français.

À l’heure où ces lignes s’écrivent, l’homme au paquet reste introuvable. Les enquêteurs disposent d’images de vidéosurveillance et de plusieurs témoignages, mais aucune identité n’a filtré. La traque se déploie des deux côtés d’une frontière que le suspect a franchie en quelques pas.

Qui est Vadim Ermolaev

Né en 1968 à Dnipro, dans l’est de l’Ukraine, Vadim Ermolaev a bâti une fortune tentaculaire sur les décombres de l’URSS. Immobilier, distribution, agro-industrie, matériaux de construction, médicaments, alcools : son groupe Alef a poussé ses racines dans presque tous les secteurs de l’économie. La presse ukrainienne l’a longtemps compté parmi les entrepreneurs les plus riches du pays, un profil aussi discret que puissant, partagé entre Chypre, la Côte d’Azur et son Ukraine natale.

Une partie de sa fortune vient du vin et des spiritueux produits en Crimée. Après l’annexion de la péninsule par la Russie en 2014, ses affaires sur place ont continué de tourner. Kiev lui reproche précisément cela : avoir, via son négoce d’alcool, alimenté les caisses russes au moment où le pays entrait en guerre contre Moscou. En 2019, Ermolaev a renoncé à sa nationalité ukrainienne pour un passeport chypriote, un choix qui lui colle encore à la peau.

Sanctionné par Kiev depuis 2023

Fin 2023, le Conseil de sécurité et de défense ukrainien a inscrit son nom sur sa liste de sanctions. En cause, selon les services de sécurité de Kiev, ses activités dans l’alcool en Crimée occupée. S’y ajoutent des soupçons de blanchiment, régulièrement évoqués par la presse française et ukrainienne. Aucune de ces accusations n’a débouché sur une condamnation, et l’intéressé a toujours contesté la moindre déloyauté envers son pays d’origine. Reste une réputation sulfureuse, celle d’un magnat que ses affaires russes ont transformé en paria à Kiev.

Une cible sur fond de guerre

Alors qui a voulu sa mort ? Les enquêteurs se gardent de toute conclusion, et personne à Monaco n’avance de nom. Le profil de la victime ouvre pourtant un large éventail d’hypothèses, du différend d’affaires à la rancune née du conflit russo-ukrainien. Depuis 2022, l’Europe a vu disparaître, dans des circonstances troubles, plusieurs hommes d’affaires liés de près ou de loin à cette guerre. Chutes de fenêtres, noyades, « suicides » en série : les commentateurs avaient fini par parler d’un « syndrome de mort subite » frappant les fortunes de l’Est. Monaco, refuge doré de ces milliardaires, se découvre à son tour rattrapée par ces ombres.

Rien ne dit que l’attaque de lundi relève de cette série. Elle en épouse pourtant les contours : une cible fortunée, un profil clivant, une exécution méthodique en plein cœur d’une ville-vitrine. Pour l’heure, la traque se poursuit sur les deux versants de la frontière, et le pronostic vital de la femme reste engagé. Les prochains jours diront si les images de vidéosurveillance suffisent à mettre un visage sur l’homme au colis. Dans une principauté qui vend la sécurité comme un art de vivre, l’enquête est déjà scrutée bien plus loin que ses remparts.