Un télescope spatial vieux de vingt ans glisse, mètre après mètre, vers l’atmosphère terrestre. D’ici la fin de l’année, il a neuf chances sur dix de retomber sans contrôle. Plutôt que de le laisser brûler, la NASA tente une manœuvre que personne n’avait osée : envoyer un robot le rattraper en orbite.
Swift, vingt ans à guetter les explosions du cosmos
L’engin s’appelle Swift, plus exactement l’observatoire Neil Gehrels Swift. Lancé le 20 novembre 2004, il traque les sursauts gamma, les explosions les plus violentes de l’univers, celles qui libèrent en quelques secondes plus d’énergie que le Soleil n’en produira sur des milliards d’années. Son nom lui va bien : en moins d’une minute, Swift pivote pour pointer ses instruments vers le moindre éclair gamma repéré, là où d’autres observatoires mettraient des heures à réagir. En vingt ans, il a ainsi capté plus d’un millier de ces sursauts, prévenant chaque fois les astronomes du monde entier en quelques minutes. L’instrument fonctionne toujours parfaitement. C’est son altitude, pas sa santé, qui pose problème.
Pourquoi il tombe, sans pouvoir se relever
Swift n’a jamais embarqué de moteur pour ajuster sa trajectoire. Pendant deux décennies, il s’est contenté de tourner autour de la Terre à près de 600 kilomètres d’altitude. Mais l’atmosphère, même ténue à cette hauteur, freine en permanence le satellite. Le phénomène s’est accentué avec le pic d’activité du Soleil, qui gonfle les couches hautes de l’air et augmente la traînée. L’orbite se dégrade alors plus vite que prévu. Les calculs donnent à Swift une chance sur deux de rentrer dans l’atmosphère dès le milieu de 2026, et neuf sur dix avant le 31 décembre. Un retour non maîtrisé veut dire qu’aucun centre de contrôle ne choisit l’heure ni l’endroit de la chute : l’essentiel se consume, mais des fragments peuvent atteindre le sol, sans qu’on sache vraiment où. Sans intervention, vingt ans de science finissent en traînée lumineuse au-dessus de l’océan.
Un robot à trois bras pour une prise impossible
C’est là qu’intervient Katalyst Space Technologies, une jeune entreprise installée en Arizona. En septembre 2025, la NASA lui a confié un contrat de 30 millions de dollars et un pari : concevoir, construire et lancer en moins d’un an un engin capable d’aller chercher Swift. Le véhicule, baptisé LINK, pèse 425 kilos et déploie deux panneaux solaires de six mètres d’envergure. Il embarque une navigation autonome, trois propulseurs ioniques au xénon et, surtout, trois bras robotisés. Sa tâche : s’approcher seul du télescope, l’inspecter, puis l’agripper et le hisser de nouveau vers une altitude sûre, autour de 600 kilomètres, où il pourra travailler encore plusieurs années.
Attraper un satellite qui n’a pas de poignée
La difficulté tient en une phrase : Swift n’a jamais été conçu pour être attrapé. Aucun point d’arrimage, aucune poignée, rien qui ait été prévu pour un rendez-vous. LINK devra donc repérer lui-même une partie solide de la structure, s’y fixer sans toucher les instruments fragiles, puis pousser des heures durant tout en gardant l’ensemble parfaitement stable. Selon la base spécialisée Gunter’s Space Page, l’opération sera la première tentative de récupération d’un engin non préparé en orbite basse. Jusqu’ici, les rares missions de ce type visaient des satellites équipés à l’avance d’une cible pour guider l’accostage. Et tout doit se jouer en grande partie sans pilote au sol : trop loin, trop rapide, le rendez-vous sera confié aux calculateurs embarqués du robot.
Lancé sous le ventre d’un avion
Le décollage, prévu fin juin, ajoute une dose d’audace. LINK partira sur la dernière fusée Pegasus XL de Northrop Grumman, un lanceur qui ne quitte pas un pas de tir classique : il est largué en plein vol depuis un avion porteur, un ancien tri-réacteur L-1011 baptisé Stargazer. Ce procédé, hérité des années 1990, ne servait quasiment plus : ce vol marquera la toute dernière sortie du Pegasus. La scène se jouera au-dessus du Pacifique, depuis l’atoll de Kwajalein, dans les îles Marshall. Après le tir, l’équipe disposera de plusieurs semaines pour réveiller les systèmes du robot avant de lancer la délicate approche finale.
Bien plus qu’un sauvetage isolé
L’enjeu dépasse le seul Swift. Si LINK réussit, il démontrera qu’on peut prolonger la vie d’un satellite déjà en orbite plutôt que de le remplacer ou de le laisser grossir la masse des débris spatiaux. Des milliers d’objets tournent aujourd’hui autour de la Terre, et chaque rentrée incontrôlée fait courir un risque, faible mais réel, au sol comme aux autres engins. Chaque collision en orbite engendre à son tour des centaines de fragments, un effet boule de neige que les agences spatiales redoutent. À 30 millions de dollars, le sauvetage coûte d’ailleurs une fraction du prix d’un télescope neuf, dont la facture se chiffrerait en centaines de millions. Katalyst présente sa technologie comme la première brique d’une future plateforme d’entretien en orbite, capable d’aller ravitailler, réparer ou repositionner des satellites à la demande. Un marché que plusieurs entreprises lorgnent déjà.
Ce qui se joue dans les prochaines semaines
Tout dépend maintenant du calendrier. Le lancement doit avoir lieu autour du 27 juin, une échéance dictée par la physique : plus LINK attend, plus Swift descend, et plus l’attrapage devient périlleux. Si la capture aboutit, la remontée s’étalera sur plusieurs mois, puis le robot se détachera et plongera à son tour dans l’atmosphère, de façon contrôlée cette fois. En cas d’échec, il restera à regarder un télescope de vingt ans terminer sa course en météore. La NASA, elle, joue gros : une réussite ferait du repêchage de satellites une option crédible, et non plus une scène de science-fiction.