13,2 mois contre 6,7, 44 % de patients vivants à un an contre 22 %. En 48 heures, les 13 et 14 avril 2026, deux laboratoires ont publié des résultats qui doublent la survie sur un cancer dont on ne savait rien sortir depuis dix ans.
Deux annonces qui brisent dix ans d’impasse
Le pancréas tue vite et tue presque toujours. En France, selon l’Institut national du cancer, à peine 12,4 % des patients passent le cap des cinq ans. Le diagnostic tombe en moyenne à 71 ans chez les hommes, 74 ans chez les femmes, presque toujours à un stade où l’opération n’est plus possible. La Fondation pour la recherche médicale prévoit même que cette tumeur devienne la deuxième cause de mortalité par cancer en France entre 2035 et 2040.
C’est ce mur que deux molécules viennent de fissurer à deux jours d’intervalle. Le 13 avril, le laboratoire californien Revolution Medicines a dévoilé les résultats de son essai RASolute 302 sur le daraxonrasib. Le 14 avril, la revue Nature Medicine publiait, elle, le dossier complet de l’elraglusib, porté par le laboratoire Actuate Therapeutics. Deux mécanismes différents, deux chimies différentes, deux trajectoires commerciales différentes, et un point commun : la médiane de survie sort enfin de l’ornière.
Le daraxonrasib attaque 90 % des tumeurs
L’essai RASolute 302 a suivi des patients déjà traités pour un adénocarcinome pancréatique métastatique. Résultat brut, relayé par Franceinfo qui a obtenu les données en primeur : la survie globale médiane passe de 6,7 mois sous chimiothérapie standard à 13,2 mois avec le daraxonrasib. Le hazard ratio, 0,40 avec un p inférieur à 0,0001, est l’un des plus tranchés jamais enregistrés en oncologie pancréatique de phase 3.
La molécule cible la famille des gènes RAS. Ces gènes codent une protéine présente dans plus de 90 % des cancers du pancréas et qui joue le rôle d’interrupteur principal de la prolifération tumorale. Jusqu’ici, aucun médicament n’avait réussi à l’inhiber chez ces patients. Le daraxonrasib y parvient, sous forme de comprimé unique de 300 mg à prendre à domicile. Les effets secondaires rapportés par Medisite sont limités à des éruptions cutanées, des aphtes et des nausées. Le docteur Brian Wolpin, oncologue au Dana-Farber Cancer Institute cité par le même média, parle d’un « progrès considérable » pour le pancréas métastatique.
La Food and Drug Administration a déjà accordé à la molécule le statut de thérapie de rupture, celui de médicament orphelin, et l’a retenue pour son programme Priority Voucher, qui accélère encore l’examen du dossier. Revolution Medicines prévoit un dépôt de demande d’autorisation dans les prochains mois et lance en parallèle un nouvel essai, RASolute 303, cette fois en première intention, avant la chimiothérapie.
L’elraglusib double les survivants à un an
L’autre candidat vient d’un horizon très différent. L’elraglusib bloque une enzyme appelée GSK-3β, connue pour aider les cellules tumorales à résister à la chimiothérapie. L’essai de phase 2 publié dans Nature Medicine a recruté 233 patients sur 60 sites en Amérique du Nord et en Europe. Les patients ont reçu la molécule en perfusion hebdomadaire, en plus du protocole classique gemcitabine-Nab-paclitaxel. Le bras contrôle n’a reçu que la chimio.
L’écart qui ressort est spectaculaire. À un an, 44 % des patients sous elraglusib étaient encore en vie, contre 22 % dans le bras chimiothérapie seule. À deux ans, 13 % des premiers étaient toujours vivants, quand il ne restait personne dans le bras chimio. La survie médiane globale grimpe de 7,2 à 10,1 mois, et le risque de décès recule de 38 %. Le docteur Devalingam Mahalingam, professeur de médecine à la Feinberg School de la Northwestern University et investigateur principal, a commenté sur le site officiel de Northwestern : « Le pancréas reste l’un des cancers solides les plus difficiles à traiter, mais ces résultats nourrissent un optimisme prudent ».
Les effets indésirables rapportés par l’équipe restent gérables : baisse des globules blancs, fatigue, troubles visuels transitoires et réversibles. Une version orale en comprimé quotidien est déjà à l’étude, pour remplacer la perfusion. Actuate Therapeutics prépare désormais une phase 3 et vise une homologation FDA ainsi qu’européenne.
La France en ligne de mire
Le timing frappe parce que le cancer du pancréas pèse de plus en plus lourd. L’Institut national du cancer a recensé environ 16 000 nouveaux cas en 2023, et son rythme d’incidence grimpe de 1,6 % par an chez les hommes et 2,1 % chez les femmes depuis 2010. L’Université de Lyon 1, via son centre Cancer-Environnement, pointe le tabac, l’alcool, l’obésité et le diabète de type 2 parmi les facteurs documentés. Le diagnostic reste le principal obstacle : la plupart des tumeurs sont repérées quand la maladie a déjà essaimé.
À titre de comparaison, la survie à cinq ans tous cancers confondus dépasse les 60 % en France. Le pancréas reste cinq fois en dessous. Les deux molécules ne promettent pas la guérison, seulement un horizon déplacé de six à sept mois pour des patients qui, aujourd’hui, n’en reçoivent presque aucun. Ce genre d’écart, pour un oncologue, relève de l’exceptionnel.
Un passage en pharmacie qui se compte encore en mois
La mise à disposition ne se fera pas demain. Le daraxonrasib devrait être présenté en détail au congrès annuel de la Société américaine d’oncologie clinique, l’ASCO, en juin 2026 à Chicago. La FDA pourrait, grâce au Priority Voucher, statuer avant la fin de l’année. L’Europe, elle, suivra avec l’Agence européenne des médicaments, avec un décalage habituel de douze à vingt-quatre mois. Les équipes françaises de cancérologie digestive anticipent déjà une demande d’accès précoce pour les patients en situation d’échec thérapeutique.
Pour l’elraglusib, la publication dans Nature Medicine ouvre désormais la voie à l’essai de phase 3, qu’Actuate Therapeutics espère lancer dans les prochains mois. La combinaison avec les deux chimiothérapies de référence sera testée sur plusieurs centaines de patients supplémentaires. Les analystes pharmaceutiques voient dans cette semaine une rupture de cinq ans pour la prise en charge de cette tumeur, au sens où les deux molécules redessinent la carte des essais en cours : sur Clinicaltrials.gov, au moins une trentaine d’études sur le cancer du pancréas sont désormais conditionnées par les résultats de RASolute 302 et de l’étude elraglusib.
Les données finales du daraxonrasib sont attendues à l’ASCO le 2 juin 2026. L’analyse définitive de l’essai elraglusib est, elle, prévue pour le second semestre. Deux rendez-vous qui devraient décider si la fissure ouverte cette semaine devient brèche durable.