Un bloc de calcaire posé toutes les trois minutes, pendant vingt ans. C’est le rythme absurde qu’il fallait tenir pour bâtir la Grande Pyramide de Gizeh. Deux études publiées en 2026 dans la même revue scientifique affirment avoir percé le mécanisme. Et la réponse se trouvait sous les pieds des touristes depuis 4 500 ans.

Vingt ans pour empiler 2,3 millions de pierres

La pyramide de Khéops culmine à 147 mètres et repose sur une base de 230 mètres de côté. Ses 2,3 millions de blocs, dont certains pèsent jusqu’à 60 tonnes pour les dalles de granit de la Chambre du Roi, ont été assemblés vers 2560 avant notre ère. La fenêtre de construction correspond au règne du pharaon Khéops, soit 20 à 27 ans tout au plus. Les égyptologues butaient depuis des décennies sur un problème logistique simple à formuler mais cauchemardesque à résoudre : comment hisser autant de masse, aussi haut, aussi vite, sans roue, sans poulie et sans fer ?

Les rampes extérieures, longtemps privilégiées, posent un problème d’échelle. Pour atteindre le sommet avec une pente praticable, il faudrait une structure plus longue que la pyramide elle-même, mobilisant presque autant de matériaux que le monument. D’autres hypothèses, des extraterrestres aux armées d’esclaves, relèvent davantage du fantasme que de l’ingénierie. Deux équipes de recherche, travaillant indépendamment, viennent de proposer des solutions radicalement différentes dans la revue npj Heritage Science, éditée par Springer Nature. Leur point commun : les bâtisseurs n’avaient besoin de rien d’autre que ce qu’ils possédaient déjà.

La Grande Galerie, une rampe à contrepoids déguisée en couloir

La première étude bouleverse la lecture des espaces intérieurs de la pyramide. Le Dr Simon Andreas Scheuring, professeur à Weill Cornell Medicine de New York, avance que la Grande Galerie et le Passage Ascendant ne sont pas de simples corridors funéraires. Ils forment un système de rampes appariées, avec une pente, une orientation et une largeur identiques.

Le mécanisme fonctionne comme un funiculaire primitif. Un traîneau chargé d’un contrepoids en granit est relâché dans la Grande Galerie. En glissant vers le bas sur la pierre lisse, il tire des cordes enroulées autour de poutres en bois installées dans l’Antichambre, juste au-dessus de la Chambre du Roi. Ce système de poulie rudimentaire soulève alors un bloc de construction par un puits vertical. La gravité fait tout le travail.

Scheuring pointe des indices physiques encore visibles aujourd’hui. Des surfaces usées, des rainures gravées dans la pierre qui auraient retenu des supports en bois, un sillon vertical concave sur chaque face de la pyramide. L’Antichambre, que les archéologues interprètent depuis des siècles comme un système de herses destiné à protéger la sépulture royale, était en réalité le cœur du mécanisme de levage, selon cette hypothèse. Les blocs de 60 tonnes destinés à la Chambre du Roi, que personne ne parvenait à expliquer sans rampe extérieure colossale, trouvent enfin un chemin plausible vers le sommet.

Un algorithme résout le casse-tête des rampes extérieures

La seconde étude, publiée dans la même revue quelques semaines plus tard, attaque le problème sous un angle complètement différent. Vicente Luis Rosell Roig, chercheur à l’Université Polytechnique de Valence en Espagne, a transformé la construction de Khéops en problème informatique. Son point de départ ? Un documentaire regardé en 2020, qui l’a poussé à modéliser chaque étape de la construction dans un environnement de simulation 3D.

Son modèle, baptisé Integrated Edge-Ramp (IER), simule la pose de chaque bloc, couche par couche. Le principe repose sur quatre rampes hélicoïdales intégrées aux arêtes mêmes de la pyramide, formées en omettant temporairement des blocs sur le périmètre, puis en les remblayant une fois le niveau supérieur atteint. Pas de structure extérieure massive, pas de matériaux supplémentaires. La pyramide porte sa propre voie d’accès.

L’algorithme a calculé qu’avec cette stratégie adaptative, un bloc pouvait être expédié toutes les quatre à six minutes. Résultat : une durée de construction sur site de 13,8 à 20,6 ans. En ajoutant l’extraction en carrière, le transport fluvial et les pauses saisonnières dues aux crues du Nil, on atteint 20 à 27 ans. Pile la durée du règne de Khéops. « Les constructeurs anciens ne faisaient pas que déplacer des pierres, écrit Rosell Roig dans la revue. Ils résolvaient un problème d’optimisation complexe. »

Les muons confirment ce que les yeux ne voient pas

Les deux études convergent sur un terrain inattendu. Le projet international ScanPyramids utilise la radiographie par muons, des particules cosmiques capables de traverser la roche, pour cartographier l’intérieur du monument sans y toucher. En 2017, cette technique avait révélé un grand vide d’au moins 30 mètres au-dessus de la Grande Galerie, publié dans la revue Nature. Depuis, un corridor de 9 mètres a été découvert sur la face nord.

Les trajectoires des rampes prédites par le modèle informatique de Rosell Roig correspondent aux anomalies détectées par les muons. Le mécanisme de Scheuring s’appuie sur ces mêmes galeries internes pour expliquer le fonctionnement du contrepoids. Deux théories différentes, un même faisceau de preuves physiques. Cette convergence donne du poids aux deux hypothèses, même si aucune ne peut encore être vérifiée par une fouille directe.

Du calcaire, des cordes et la gravité

Le consensus qui émerge de ces publications tient en une phrase, rapportée par le site spécialisé Earth.com : les bâtisseurs égyptiens n’avaient besoin de rien d’autre que ce qu’ils possédaient déjà. Du calcaire, du granit, des cordes, du bois, de l’eau et la gravité. Les papyrus de Wadi al-Jarf, les plus anciens documents écrits connus, décrivent le transport de pierres par bateau depuis les carrières de Toura jusqu’à Gizeh via un réseau de canaux. Des géomorphologues de l’Université de Caroline du Nord ont confirmé en 2024, grâce à l’imagerie radar du satellite Sentinel-1 de l’Agence spatiale européenne, l’existence d’un bras disparu du Nil qui longeait le pied des pyramides.

La prochaine étape pourrait venir d’Égypte même. L’égyptologue Zahi Hawass a promis une annonce majeure en 2026, centrée sur ce qui se cache derrière la barrière du corridor découvert par ScanPyramids. Si le passage mène à une chambre inconnue, il faudra déterminer si elle faisait partie du dispositif de construction ou si elle dissimule autre chose. Après 4 500 ans, Khéops n’a pas fini de livrer ses secrets.