Robin Gunningham. Un nom banal, presque volontairement oubliable. Celui d’un homme de 52 ans né à Bristol, dont les œuvres s’arrachent pour des dizaines de millions d’euros, mais dont personne, officiellement, ne connaissait le visage. Jusqu’à cette semaine. L’agence Reuters vient de publier le résultat d’une enquête de plus d’un an, menée de New York à l’Ukraine en passant par Londres, qui prétend mettre un point final au plus grand mystère de l’art contemporain.
Un aveu dans un tribunal new-yorkais
L’enquête de Reuters repose sur deux piliers. Le premier remonte à l’an 2000. Cette année-là, à Manhattan, un graffeur s’attaque à un panneau publicitaire. L’incident, mineur en apparence, se conclut par une procédure judiciaire. Dans le dossier, les trois journalistes de Reuters ont retrouvé une confession écrite, signée Robin Gunningham, en échange de laquelle le prévenu s’en tire avec une simple amende.
Le lien avec Banksy ? L’ancien agent de l’artiste, Steve Lazarides, a confirmé dans un livre publié en 2020 que ce graffiti était bien l’œuvre de Banksy. Reuters a remonté le fil : mêmes initiales, mêmes dates, même ville d’origine. Le dossier judiciaire constitue, selon l’agence, la première preuve documentaire reliant directement le nom de Robin Gunningham à une œuvre authentifiée de Banksy.
Un faux nom aux portes de l’Ukraine
Le second pilier de l’enquête mène en zone de guerre. En 2022, dans le village d’Horenka, ravagé par les bombardements russes, plusieurs fresques murales apparaissent sur des immeubles éventrés. Elles dénoncent la guerre. Banksy les revendique sur son compte Instagram. Les habitants du village ont vu trois hommes réaliser ces œuvres. Deux d’entre eux ont été identifiés : Robert Del Naja, musicien du groupe Massive Attack et ami de longue date de Banksy, et Giles Duley, photoreporter britannique spécialisé dans les zones de conflit.
Le troisième homme restait une ombre. Reuters a obtenu les documents d’immigration ukrainiens. Les trois hommes ont franchi la frontière le même jour. Le troisième voyageait sous le nom de David Jones, né exactement le même jour que Robin Gunningham. David Jones figure parmi les noms les plus courants d’Angleterre, ce qui en fait un alias idéal. Selon Reuters, Banksy utiliserait ce pseudonyme depuis plusieurs années pour ses déplacements.
Un secret de polichinelle depuis 2008
Révéler que Banksy est Robin Gunningham n’est pas, à proprement parler, un scoop. Le Daily Mail avait publié ce nom dès 2008, sur la base de témoignages de voisins et de camarades d’école à Bristol. En 2016, des chercheurs de l’université Queen Mary de Londres ont enfoncé le clou avec une méthode inattendue : le profilage géographique, habituellement réservé aux enquêtes criminelles. En cartographiant les œuvres de Banksy à Bristol et à Londres, ils ont constaté qu’elles se concentraient autour des adresses connues de Gunningham. Probabilité d’une coïncidence, selon leur étude : quasi nulle.
Ce qui distingue l’enquête de Reuters, c’est la nature des preuves. Plus de ouï-dire ni de statistiques : des pièces judiciaires et des registres d’immigration. Des documents que n’importe qui peut théoriquement vérifier. L’avocat de Banksy a demandé à l’agence de ne pas publier, arguant que la divulgation menaçait « la vie privée et le travail de l’artiste ». Reuters a passé outre. Justification, rapportée par France Info : « le pouvoir culturel de Banksy et son rôle dans le débat public ».
Quand l’anonymat vaut des millions
L’identité de Banksy n’est pas qu’une curiosité. C’est un rouage de son économie. En 2018, sa « Fille au ballon » s’autodétruisait sous les yeux médusés des acheteurs de Sotheby’s, à peine le marteau tombé sur un prix de 1,04 million de livres sterling. Trois ans plus tard, la toile à moitié déchiquetée, rebaptisée « L’Amour est dans la poubelle », repartait pour 18,5 millions de livres. L’opération la plus rentable de l’histoire du street art reposait entièrement sur le mystère : un artiste connu aurait simplement détruit une œuvre. Un fantôme a créé un événement mondial.
Le marché Banksy, estimé à plusieurs centaines de millions d’euros si l’on additionne les ventes aux enchères, les impressions et les retombées touristiques de ses fresques, fonctionne sur un paradoxe. L’artiste le plus reconnaissable de la planète est celui que personne ne peut officiellement identifier. Un mur tagué par un inconnu, c’est du vandalisme. Le même mur tagué par Banksy, c’est une œuvre que les municipalités protègent derrière du plexiglas et que les promoteurs immobiliers intègrent dans leurs prix de vente.
Le silence comme réponse
Le Guardian, dans un article publié peu après l’enquête, résume le malaise en une formule : « Banksy a été démasqué (encore). Mais cette grande enquête de Reuters nous apprend-elle vraiment quelque chose de nouveau ? » Car le nom de Robin Gunningham était déjà un secret de polichinelle dans le milieu de l’art londonien. Ce qui change, c’est le niveau de preuve. Et peut-être aussi le signal envoyé : si la plus grande agence de presse au monde consacre un an et trois journalistes à percer l’anonymat d’un artiste, c’est que cet anonymat dérange autant qu’il fascine.
L’affaire dépasse le cas Banksy. Elle interroge le statut de l’anonymat à l’ère de la traçabilité totale. Elena Ferrante, dont l’identité réelle a été révélée en 2016 par le journaliste Claudio Gatti, n’a pas cessé d’écrire. Les Daft Punk portaient des casques depuis 1993, mais leurs noms figuraient sur les pochettes de leurs albums. Dans chaque cas, le dévoilement n’a ni détruit l’œuvre ni fait fuir le public.
Banksy, lui, occupe une place à part. Son anonymat n’est pas un caprice de star, c’est un bouclier juridique. Taguer un mur de séparation en Palestine, installer une sculpture dans un parc de Manhattan sans autorisation, faire exploser une toile en pleine vente aux enchères : tout cela suppose de rester hors de portée des tribunaux. Lui donner un nom et un visage, c’est potentiellement l’exposer à des poursuites que l’ombre rendait impossibles.
Pour l’instant, la réponse de l’intéressé est fidèle à sa méthode : rien. Pas de communiqué, pas de message, pas de fresque sarcastique. Le silence. Celui qui a fait d’un rat au pochoir un symbole mondial de rébellion visuelle laisse Reuters parler dans le vide. La prochaine œuvre de Banksy, quand elle apparaîtra sur un mur quelque part dans le monde, sera scrutée comme jamais. Non plus seulement pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle révèle de son auteur désormais nommé.