« Narchomicide » est né fin 2023. Mardi, le Petit Robert l’a fait entrer dans son édition 2027. Deux ans et demi entre la naissance d’un terme et sa consécration au dictionnaire, c’est un sprint. Géraldine Moinard, qui dirige la rédaction de l’éditeur, l’a confirmé sur franceinfo : aucun autre mot de la cuvée n’a parcouru le trajet aussi vite.

Quand l’actualité fabrique son vocabulaire en accéléré

Le terme désigne les meurtres commandités dans le cadre du trafic de drogue. Il a surgi pour combler un vide. Les rédactions parlaient d’« assassinat lié au narcotrafic », formule longue, qui ne tient pas dans un titre. Marseille, Grenoble, Rennes ont vu se multiplier des règlements de comptes filmés sur Snapchat, parfois commandités à des mineurs. Le journalisme a fabriqué le mot, le Robert l’a validé.

« Les mots sont créés aussi pour dire le monde, pour dire nos réalités », a expliqué Géraldine Moinard. « Quand il manque un mot, on en crée un, puis si le mot convient, il va s’imposer. » Avant 2026, « narchomicide » apparaissait surtout dans la presse spécialisée et dans les rapports policiers. Il figure désormais dans le communiqué officiel de l’éditeur, à côté de « narcose » et « narghilé ».

Une cuvée qui regarde la France droit dans les yeux

À côté de « narchomicide », le Robert accueille « manosphère », qui regroupe les communautés masculinistes en ligne, et « pornodivulgation », pour la diffusion d’images intimes sans consentement. Trois mots, trois fractures contemporaines. Le dictionnaire ne moralise pas, il enregistre. C’est sa fonction. Mais l’agrégat dessine une époque où les violences de genre et la criminalité organisée occupent une place suffisante dans la langue pour mériter une définition propre.

Larousse joue la même partition. Le concurrent du Robert a annoncé son édition 2027 fin avril : 150 nouveaux mots et expressions, 50 noms propres, sortie en librairie programmée le 20 mai. La liste comprend « soumission chimique », expression imposée par l’affaire Pélicot, « incel », pour les hommes se disant rejetés par les femmes, et « VSS », acronyme courant pour violences sexistes et sexuelles. Là encore, le miroir ne flatte pas.

L’IA prend ses quartiers dans la langue française

Cette année marque aussi l’entrée du vocabulaire de l’intelligence artificielle. Le Robert valide « prompter », du verbe signifiant adresser une instruction à un modèle génératif, ainsi qu’« instavidéaste » pour les créateurs qui diffusent en direct sur les réseaux. Larousse retient « prompter » de son côté, et ajoute « content creator » et « digital identity ».

Le mot « découvrabilité », importé du Québec, fait également son apparition au Robert. Il désigne la capacité d’un contenu à émerger dans les algorithmes des plateformes. Spotify, YouTube et TikTok ont rendu cette notion centrale pour les artistes et les médias. Elle entre dans la langue au moment où la justice européenne valide, ce mardi à Luxembourg, le droit des éditeurs de presse à une rémunération équitable face à Meta.

« Bouiner », « charo », « banger » : l’argot trouve sa place

Le Robert n’a pas réservé sa cuvée aux drames. « Bouiner », verbe d’origine régionale qui veut dire traîner sans rien faire, glisse dans le dictionnaire. « Charo », abréviation de charognard, désigne un homme qui collectionne les conquêtes amoureuses. « Banger », emprunt à l’anglais, qualifie un morceau, un film ou un plat qui impressionne par sa qualité. « Matrixer », inspiré du film des sœurs Wachowski, signifie conditionner quelqu’un au point d’altérer son libre arbitre.

Cette intégration de l’argot répond à une logique de fréquence d’usage. Le Robert s’appuie sur une base de données de plusieurs milliards d’occurrences récoltées dans la presse, les livres, les forums, les sous-titres. Un mot doit être employé par plusieurs catégories de locuteurs, dans plusieurs médias, sur plusieurs années, avant d’être retenu. Le « charo » a coché ces cases en cinq ans.

Léon XIV et Wembanyama au panthéon du papier

Côté noms propres, le Robert ouvre ses pages au pape Léon XIV, premier souverain pontife américain élu en mai 2025, et au Premier ministre Sébastien Lecornu, nommé par Emmanuel Macron en septembre 2025. Le physicien français Michel Devoret, Nobel 2025 pour ses travaux sur les qubits supraconducteurs, rejoint la liste. Côté sport, Carlos Alcaraz, Tadej Pogacar, Max Verstappen et la cycliste Pauline Ferrand-Prévot entrent par la même porte.

Larousse, de son côté, accueille Victor Wembanyama, le pivot français des San Antonio Spurs, le comédien Laurent Lafitte et l’actrice belge Émilie Dequenne, disparue en mars 2025. Les deux éditeurs ne coordonnent pas leurs choix, mais ils convergent sur les figures qui ont occupé la presse francophone l’année passée.

Soixante ans après, le Robert reste un baromètre

Le Petit Robert fête ses soixante ans cette année. Le dictionnaire avait vu le jour sous l’impulsion du linguiste Paul Robert, avec l’ambition de rivaliser avec Larousse en proposant des définitions plus longues et un appareil étymologique soigné. Six décennies plus tard, l’édition 2027 réunit plus de 65 000 mots et fait toujours figure de baromètre pour les nouveaux usages, lus par les correcteurs des grandes rédactions et les jurés du Scrabble.

Le Petit Robert édition 2027 est déjà en vente, au prix indicatif de 64 euros pour la version reliée. Le Petit Larousse illustré 2027 arrivera en librairie le 20 mai, à 49,95 euros. Deux livres, un même travail discret : noter, semaine après semaine, comment la société française se parle à elle-même.