« Transmutation ! » Pendant deux saisons, ce cri a fait basculer des millions d’écoliers français du salon devant la télé au cœur d’un combat spatial. L’homme qui le poussait, Kenji Ohba, vient de s’éteindre à Tokyo à 71 ans, après plus de sept ans à se battre contre la maladie. L’acteur incarnait X-Or, le héros chromé de Récré A2.

Le shérif chromé qui régnait sur le mercredi

Son agence, Japan Action Enterprise, a annoncé le décès le 6 mai vers 14h23 heure japonaise. La nouvelle a mis quarante-huit heures à atteindre la France, où le quotidien Le Parisien et CNEWS lui ont consacré leurs hommages culturels samedi 9 mai. La famille a réclamé des funérailles strictement privées.

Ohba n’était pas n’importe qui pour la génération biberonnée à Antenne 2. Le 26 octobre 1983, sa série fait son entrée dans Récré A2, l’émission jeunesse animée par Dorothée et Jacky. Quarante-quatre épisodes au compteur au Japon, gonflés à cinquante-deux pour la diffusion française afin de coller au standard hexagonal. Pendant deux ans, le rituel était identique chez les 6-12 ans : rentrer du collège, allumer la deux, attendre que le générique s’éclate à la trompette synthétique et regarder Retsu Ichijouji enfiler son armure miroir.

L’effet de transmutation, fait avec une demi-seconde de pyrotechnie et un costume métallisé qui réfléchissait les projecteurs, a marqué une génération entière. Plus que Goldorak avant lui, X-Or a posé le décor : un héros humain dans une armure intégrale, qui combat sur Terre des envahisseurs venus du cosmos. Le modèle servira plus tard à Saban pour fabriquer Power Rangers, en 1993, en piochant directement dans les rushes de la même franchise japonaise.

Sept ans de cascades avant l’armure

Né Kenji Takahashi le 6 octobre 1955 à Matsuyama, sur l’île de Shikoku, il troque son nom pour Ohba quand il commence à jouer. À seize ans, le môme intègre le Japan Action Club, l’école de cascade fondée par Sonny Chiba, l’acteur de combat le plus craint du Japon des années 70. Sonny Chiba, mort en 2021, deviendra son mentor et son père de cinéma. Ohba enchaîne sept ans de petits rôles avant qu’on ne lui colle un masque.

Sa première apparition est un costume de monstre dans Kikaider en 1972. Puis viennent les rôles silencieux mais physiques de cascadeur sous casque : Akarenger dans Himitsu Sentai Gorenger, l’ancêtre de tous les Sentai, en 1975. Battle Kenya dans Battle Fever J en 1979. Denji Blue dans Denshi Sentai Denjiman en 1980. À chaque fois, c’est sa silhouette à l’écran, mais une autre voix qu’on entend.

X-Or, en 1982, change la donne. La franchise Space Sheriff lui offre le premier rôle solo de son histoire. Pour la première fois, Ohba joue à visage découvert, dialogue, cabotine. La série cartonne au Japon avec des audiences supérieures à 12 % de part de marché chez les enfants. Toei lui demande d’enchaîner avec Sharivan en 1983, puis le pilote vétéran de Shaider en 1985, sans pause. En quatre ans, l’acteur a porté trois armures différentes et sauvé la planète une centaine de fois.

De Tarantino à Toulon

L’Occident le redécouvre par un canal inattendu. En 2003, Quentin Tarantino le fait apparaître dans Kill Bill : Volume 1, dans la fameuse scène du restaurant de sushis « House of Blue Leaves » où Uma Thurman vient récupérer son sabre. Ohba y campe Shiro, dit « le chauve », un client en costard que la caméra balaie en deux secondes. Le rôle est minuscule, mais Tarantino, fan affiché de tokusatsu, tenait à le caser au générique. Le rappel sera fait dans Kill Bill : Volume 2 l’année suivante.

En France, l’acteur entretenait un lien régulier avec ses fans. Invité d’honneur du festival Cartoonist à Toulon en 2001, il revient à Nice en 2013 pour signer des autographes et rejouer la pose de transformation devant une salle pleine. La société Toei a même produit en 2012 un long-métrage intitulé Uchû Keiji Gavan : The Movie, où Ohba reprenait son rôle, vieilli, pour passer le flambeau à un nouvel acteur.

Une longue maladie tenue à l’écart

L’acteur s’était éloigné des plateaux principaux dès la fin des années 80, préférant rester près de sa famille à Ehime. Il continuait pourtant à se produire sur scène avec sa propre troupe, baptisée Lamy puis Luck JET, de passage dans les théâtres de sa préfecture natale. Selon les communiqués diffusés par Japan Action Enterprise, c’est en mai 2018 qu’un premier malaise sérieux le frappe à son domicile. Hospitalisé en urgence, il restera sous suivi médical pendant les sept années suivantes.

Le détail de sa pathologie n’a jamais été rendu public, conformément à son souhait. Ses dernières apparitions filmées, lors de conventions en 2022, le montraient amaigri mais souriant, posant à côté de son armure de scène avec les fans qui lui apportaient des dessins de la série. La fiche biographique de Wikipédia, mise à jour samedi, parle simplement d’une « longue maladie ».

Une icône qui dépasse les générations

Pour les Français qui avaient entre 6 et 12 ans en 1984, la mort de Kenji Ohba ferme un pan entier de l’enfance. La même année où Goldorak quittait l’antenne et où Albator s’évanouissait dans les rediffusions, X-Or débarquait avec son armure miroir et ses combats au sabre laser pour offrir aux mercredis après-midi un nouveau rituel. Plus de 40 ans plus tard, l’effet transmutation tourne toujours sur TikTok, où des compilations de la séquence cumulent des dizaines de millions de vues, repostées par des Français trentenaires nostalgiques.

La nouvelle reste presque confidentielle au Japon. Aucun hommage officiel n’a été diffusé à la télévision nippone, l’agence Toei se contentant d’un tweet sobre. Le studio a annoncé qu’un film hommage compilant les meilleures séquences d’Ohba dans la trilogie Space Sheriff sortira en salle au Japon en septembre 2026, avec une diffusion européenne envisagée pour l’automne.