La semaine dernière, il enfilait ses gants de boxe devant la caméra pour fêter ses 86 ans. « Je ne vieillis pas, je prends de l’âge », lançait-il à ses millions d’abonnés. Dix jours plus tard, sa famille annonçait son décès, survenu jeudi matin à Hawaï après un malaise soudain. Chuck Norris, champion de karaté, acteur d’action et premier phénomène viral de l’histoire d’Internet, s’est éteint le 19 mars 2026.
Un gamin timide devenu champion du monde
Carlos Ray Norris naît le 10 mars 1940 dans l’Oklahoma, au cœur de la misère américaine. Son père, amérindien, sombre dans l’alcool. Sa mère, d’origine irlandaise, élève seule trois garçons. Le futur héros de prime time est alors un adolescent effacé, mauvais élève, moqué par ses camarades pour ses origines métisses. « Je rêvais que je tabassais ceux qui me traitaient de métis », confiera-t-il des décennies plus tard.
C’est l’armée qui change tout. Envoyé en Corée du Sud après le lycée, il découvre le judo puis le karaté. Il rentre aux États-Unis ceinture noire. En 1968, à 28 ans, il décroche le titre de champion du monde de karaté en catégorie mi-lourds. Il conserve cette couronne pendant six années consécutives, jusqu’en 1974, un règne que personne dans la discipline n’a égalé depuis.
À Los Angeles, il ouvre plusieurs écoles d’arts martiaux et croise la route de Steve McQueen. L’acteur lui glisse un conseil qui va basculer sa carrière : « Tu as cette intensité dans le regard quand tu combats. Ça pourrait te rapporter gros. » Mais c’est Bruce Lee qui concrétise la prophétie en lui offrant le rôle de sa vie dans La Fureur du dragon, en 1972. Leur combat à mort dans le Colisée de Rome reste, cinquante ans après, l’une des scènes les plus mémorables de l’histoire du cinéma d’arts martiaux.
Huit saisons de balayettes en prime time
Après ce coup d’éclat, Norris enchaîne les films d’action où il incarne toujours le même personnage : le justicier solitaire, taiseux, incapable de perdre. Portés disparus, Delta Force, Invasion USA, Sale temps pour un flic. Les critiques lèvent les yeux au ciel. Le public adore.
« Je ne voulais incarner qu’une image positive. Dans mes films, je n’attaque jamais personne. Je ne provoque pas les problèmes, je les règle », déclarait-il au New York Times en 1993, année du lancement de Walker, Texas Ranger. La série, diffusée sur CBS pendant huit saisons jusqu’en 2001, le propulse dans les foyers de toute la planète. Le concept tient sur une serviette : un ranger texan résout chaque épisode à coups de pied retourné. C’est sommaire, carré, efficace. Les audiences dépassent régulièrement 20 millions de téléspectateurs aux États-Unis.
Mais à la fin de Walker, Norris a 61 ans. Sa carrière d’acteur ralentit. Hollywood l’oublie. C’est Internet qui va le ressusciter, d’une manière que personne, et surtout pas lui, n’avait prévue.
Le premier immortel d’Internet
Fin 2005, sur les forums américains, des internautes commencent à inventer des blagues absurdes sur les supposés super-pouvoirs de l’acteur. « Chuck Norris a déjà compté jusqu’à l’infini. Deux fois. » « Quand Chuck Norris regarde le soleil, c’est le soleil qui cligne des yeux. » « La mort a eu une expérience de mort imminente avec Chuck Norris. »
Le phénomène explose. Des sites entiers se consacrent à ces « Chuck Norris Facts ». Des millions de personnes les partagent par courriel, sur les blogs, puis sur les réseaux sociaux naissants. En France, les blagues se traduisent et se réinventent. Le visage moustachu du ranger texan envahit les écrans du monde entier, bien avant que le mot « mème » n’entre dans le vocabulaire courant.
Ce qui rend le phénomène unique, c’est sa chronologie. Les Chuck Norris Facts précèdent YouTube (lancé en février 2005, mais devenu populaire en 2006), Twitter (2006), Facebook en dehors des campus américains (2006). Norris est devenu viral avant que les outils de la viralité n’existent vraiment. Un exploit qu’aucun algorithme n’a orchestré.
Le combat perdu contre sa propre légende
Le principal intéressé, lui, ne rit pas longtemps. En 2007, quand un éditeur compile ces blagues dans un livre, Norris porte plainte. « Certains de ces « faits » sont racistes, obscènes ou montrent M. Norris se livrant à des activités illégales », détaille la plainte. Pour cet évangélique convaincu, républicain jusqu’au bout des gants, l’humour débridé d’Internet est une agression.
Car l’homme derrière le mème n’a rien d’un personnage comique. Chrétien fervent, il appelle à voter Mitt Romney en 2012 et prédit « mille ans de ténèbres » si Barack Obama est réélu. En 2013, il publie une vidéo de soutien au premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, torse nu, le poing ganté de cuir. La frontière entre le personnage et la caricature s’efface un peu plus à chaque apparition.
Pourtant, le mème a fini par dépasser l’idéologie. Des gens qui n’ont jamais vu un seul de ses films connaissent son nom. Des générations qui n’étaient pas nées en 2005 partagent ses « facts ». Vingt ans après leur apparition, les blagues sur Chuck Norris circulent encore, traduites dans des dizaines de langues, déclinées à l’infini. Selon une étude du Pew Research Center sur la culture numérique publiée en 2024, les Chuck Norris Facts figurent parmi les cinq formats humoristiques les plus durables de l’histoire d’Internet, aux côtés du rickroll et du LOLcat.
Le dernier round
« J’ai passé du bon temps à travailler avec Chuck. Il était totalement Américain dans tous les sens du terme. Grand homme », a écrit Sylvester Stallone vendredi, après avoir partagé l’affiche d’Expendables 2 avec lui en 2012. Les hommages se sont multipliés toute la journée, des anciens de la série Walker aux fans anonymes qui, sur les réseaux sociaux, ont préféré les blagues aux larmes. « Chuck Norris n’est pas mort. La mort n’a pas osé venir le chercher. »
Remarié en 1998 à Gena O’Kelley, ancienne mannequin de 23 ans sa cadette, père de cinq enfants, Norris avait traversé ses dernières années loin des caméras, entre son ranch texan et quelques apparitions publiques de plus en plus espacées. Sa vidéo d’anniversaire du 10 mars, gants aux poings, sourire intact, restera sa dernière image publique.
Les funérailles n’ont pas encore été annoncées. Sa famille a demandé que les circonstances exactes de son décès restent privées. Sur Internet, pendant ce temps, les Chuck Norris Facts continuent de circuler, indifférents au passage du temps, comme leur héros l’aurait voulu.