1 155 frappes iraniennes en vingt et un jours. Ce décompte, établi par le cabinet danois Risk Intelligence et révélé par Le Monde, donne la mesure d’un problème que les armées occidentales n’avaient pas anticipé à cette échelle. Les stocks de missiles fondent bien plus vite que l’industrie ne peut les remplacer. Et la France, liée par un accord de défense avec les Émirats arabes unis, se retrouve en première ligne d’une équation financière absurde.
Un missile à 600 000 euros contre un drone à 30 000
Depuis le lancement de l’opération « Fureur épique » le 28 février, la France a triplé sa présence aérienne aux Émirats. Vingt-quatre Rafale sont déployés sur place, contre une dizaine en temps normal, pour intercepter les drones Shahed que Téhéran tire quotidiennement vers les infrastructures énergétiques du Golfe.
L’arme de prédilection des pilotes français est le MICA, un missile air-air fabriqué par MBDA, capable d’atteindre une cible à environ 80 kilomètres. Chaque tir coûte environ 600 000 euros, selon les chiffres rapportés par La Tribune. En face, un drone Shahed revient à 20 000 à 50 000 euros à produire. Pour neutraliser un engin qui vaut le prix d’une voiture, l’armée française brûle le budget d’un appartement parisien. Et quand deux intercepteurs sont nécessaires par cible pour garantir la destruction, la facture double.
Les pilotes français ont déjà abattu plusieurs dizaines de Shahed avec un taux de réussite très élevé, selon 20 Minutes. Le MICA fonctionne. Le problème n’est pas la précision du tir, c’est la vitesse à laquelle les réserves se vident.
Matignon face à des stocks qui s’épuisent
En décembre, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, avait publiquement alerté sur « l’urgence à reconstituer les stocks de munitions ». Trois mois plus tard, devenu Premier ministre, il se retrouve face au scénario qu’il redoutait. Selon La Tribune, une réunion devait se tenir à Matignon pour évaluer les réserves de missiles MICA. La Direction générale de l’armement (DGA), l’État-Major des armées et MBDA étaient convoqués. La réunion a été reportée, a confirmé l’AFP, mais l’alerte persiste.
Fabriquer un missile de ce type prend des mois, parfois plus d’un an. Les composants sont hautement spécialisés, les chaînes de production calibrées pour un rythme de paix. MBDA, le consortium européen qui produit le MICA, ne peut pas tripler ses cadences sur commande. C’est le piège structurel des armées modernes : des arsenaux conçus pour des conflits brefs, confrontés à une guerre d’usure qui entre dans sa quatrième semaine.
Six pays visés, un même stock qui fond
Les données de Risk Intelligence détaillent la répartition des tirs iraniens depuis le 28 février. Plus de 340 frappes ont ciblé Israël. Les Émirats arabes unis en ont essuyé plus de 300. Le Koweït a été touché 218 fois, Bahreïn environ 140 et le Qatar 132 fois. L’Arabie saoudite, avec 31 frappes recensées, a vu un drone frapper une raffinerie à Yanbu, sur les rives de la mer Rouge, causant des dégâts importants.
Chaque interception, quel que soit le pays qui l’opère, puise dans les mêmes réserves limitées de missiles occidentaux. « Cette guerre est une guerre économique mais aussi une guerre de stocks », résume Louis Borer, analyste chez Risk Intelligence, cité par Le Monde. « Plus on avance, plus cela devient problématique pour les Occidentaux. »
La pression ne se limite pas à la France. Le Royaume-Uni a autorisé les États-Unis à utiliser ses bases aériennes pour des frappes autour du détroit d’Ormuz, selon la BBC. Donald Trump pousse les alliés européens de l’OTAN à renforcer leur présence militaire dans la zone, rapporte Deutsche Welle. Le coût du conflit se répartit entre alliés, mais les missiles, eux, ne se partagent pas.
Des roquettes laser pour sortir du piège
Face à cette hémorragie, les alternatives se dessinent. Certains experts militaires évoquent des roquettes guidées par laser, bien moins coûteuses qu’un missile MICA. Le fabricant français Thales travaille sur un système capable de projeter des milliers de billes d’acier pour neutraliser un drone en vol, à une fraction du prix d’un intercepteur classique, rapporte 20 Minutes. L’idée est de casser le ratio qui rend chaque interception ruineuse.
Côté renouvellement, le MICA NG (nouvelle génération) doit remplacer le missile actuel à l’horizon 2030. Quatre ans que le conflit en cours ne permettra pas d’attendre. La France consomme aujourd’hui un missile conçu pour un usage exceptionnel dans un théâtre d’opérations où les tirs sont devenus quotidiens.
Les pays du Golfe, eux, commencent à bouger. L’Arabie saoudite s’est dite prête à riposter militairement, une première pour un État qui a délégué sa sécurité aux Américains pendant des décennies. « Ils n’ont pas une expérience de combat à grande échelle », nuance Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux, interrogé par 20 Minutes. Mais comme le souligne David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique, « leur modèle économique et politique est en jeu ». Le Qatar produit près de 20 % du gaz mondial. Les attaques iraniennes contre ces installations ne sont plus des dommages collatéraux, ce sont des frappes contre le poumon économique de la région.
Le prochain conseil de défense, attendu fin mars à l’Élysée, devra statuer sur l’accélération des commandes et l’éventuelle activation de chaînes de production d’urgence chez MBDA. En attendant, chaque Shahed qui décolle d’Iran coûte 30 000 euros. Chaque missile qui l’abat en coûte vingt fois plus.