Pendant quatre générations, un Néerlandais a croisé chaque jour le regard de cette « jeune fille » accrochée au-dessus du buffet familial. Personne dans la maison ne savait que ce portrait sortait du salon d’un marchand d’art juif qu’on avait poussé à la mer en 1940. Encore moins que l’ancêtre qui l’avait rapporté au foyer commandait, à l’époque, une division des Waffen-SS.

L’homme a fini par regarder de plus près l’arbre généalogique. Il a découvert deux choses au passage. La première : son aïeul direct s’appelait Hendrik Seyffardt, général néerlandais passé à la collaboration, abattu par la Résistance en 1943. La seconde : la toile du salon faisait partie de la collection Goudstikker, ce trésor pillé par Hermann Göring quatre-vingts ans plus tôt. Il a alors composé le numéro d’Arthur Brand, le détective d’art néerlandais souvent décrit comme « l’Indiana Jones de l’art volé ». L’enquête a été dévoilée ce lundi 11 mai, conjointement par Brand et le quotidien De Telegraaf.

Une jeune fille restée quatre-vingts ans au salon

Le tableau s’intitule Portrait d’une jeune fille. Il a été peint par Toon Kelder, un artiste rotterdamois mort en 1973. Rien d’une toile de maître, plutôt une œuvre intimiste, le genre d’objet que l’on garde dans une famille sans se poser de question. Brand explique avoir épluché un catalogue d’enchères très particulier : celui de la vente organisée à Amsterdam à l’été 1940, quelques semaines après l’invasion allemande. Le portrait y porte le numéro 92.

« Un homme m’a contacté avec deux révélations à digérer en même temps », a raconté le détective au journal néerlandais. « Sa famille avait gardé sans le savoir une œuvre spoliée. Et son arrière-grand-père était l’un des Néerlandais les plus en vue de l’occupation nazie. » Le tableau n’a jamais quitté les murs des descendants Seyffardt depuis la guerre, comme un vestige domestique que personne n’avait songé à interroger.

1 400 œuvres arrachées à un marchand juif en fuite

Pour comprendre comment cette « jeune fille » a atterri chez les Seyffardt, il faut rembobiner à mai 1940. Jacques Goudstikker, marchand d’art juif d’Amsterdam, dirige alors l’une des galeries les plus respectées d’Europe. Sa collection privée et professionnelle compte près de 1 400 œuvres, dont plus de 1 200 peintures, signées Rembrandt, Cranach, Steen, Memling. Quand les chars allemands franchissent la frontière, il embarque sa famille à bord du SS Bodegraven, direction l’Angleterre. Il n’arrivera jamais : il tombe dans la cale du cargo, se brise la nuque, et meurt le 16 mai à 42 ans.

Sa veuve Dési reste seule face à un héritage colossal et à des collaborateurs allemands prêts à tout pour mettre la main dessus. Le 13 juillet 1940, deux employés de la galerie cèdent l’intégralité du stock à Hermann Göring pour 2 millions de florins, une bouchée de pain au regard de la valeur réelle. Le numéro deux du Reich emporte près de 800 toiles dans ses résidences allemandes. Le reste est mis aux enchères publiques, où des collectionneurs néerlandais, allemands et belges raflent le solde. Le catalogue de cette vente est aujourd’hui la pièce maîtresse du dossier reconstitué par Arthur Brand.

Le général qui recrutait pour le front russe

Hendrik Seyffardt n’est pas n’importe quel acquéreur. Officier de carrière, ancien chef d’état-major de l’armée néerlandaise dans les années 1930, il rejoint la collaboration dès l’occupation. En 1941, le commissaire du Reich aux Pays-Bas, Arthur Seyss-Inquart, le nomme commandant du Vrijwilligerslegioen Nederland, la légion néerlandaise des volontaires de la Waffen-SS. Son rôle : envoyer des jeunes Néerlandais se battre contre l’Union soviétique sur le front de l’Est. Selon les archives militaires reprises par NL Times, son nom et son grade donneront ensuite leur autorité morale à la 23e Division SS Nederland.

Le 5 février 1943, deux membres du groupe de résistance CS-6, Gerrit Kastein et Jan Verleun, sonnent à sa porte à La Haye. Le général ouvre lui-même. Ils tirent. Il succombe le lendemain. La Résistance vient d’éliminer l’un des visages publics les plus haïs de l’occupation. La réplique allemande tombe vite : ce sera Operation Silbertanne, une vague d’assassinats ciblés contre des civils néerlandais soupçonnés d’opposition, qui fera plusieurs dizaines de morts. Le tableau, lui, reste sagement accroché chez la veuve Seyffardt.

Arthur Brand, le limier qui retrouve les Picasso et les Göring

Arthur Brand n’en est pas à son premier coup. Le détective d’art néerlandais a déjà restitué un Picasso volé sur un yacht à Antibes, des têtes de chevaux en bronze pillées dans la chancellerie d’Hitler, ou encore un Van Gogh dérobé en plein confinement. Sa méthode tient en deux ingrédients : un carnet d’adresses dans le marché parallèle, et la patience d’éplucher des catalogues d’avant-guerre. Cette fois, le coupable est venu à lui.

Brand a comparé la description du tableau familial à l’item 92 du catalogue de la vente de 1940. Le format, l’auteur, le sujet, tout colle. Les avocats de la famille Goudstikker, contactés dans la foulée, ont confirmé que la toile faisait partie du fonds pillé et ont demandé sa restitution. Mais ils savent que la procédure va se heurter à un mur juridique.

Quatre-vingts ans plus tard, la justice ne peut rien

Aux Pays-Bas, la police n’a pas le droit de saisir un bien volé une fois la prescription dépassée. Pour un vol de la Seconde Guerre mondiale, la cause est entendue depuis longtemps. La commission néerlandaise de restitution, créée justement pour traiter les œuvres spoliées par les nazis, peut trancher dans des dossiers impliquant un musée ou une collection publique. Elle n’a aucune autorité sur les particuliers. Si le descendant Seyffardt refuse de rendre la toile, personne ne pourra l’y obliger.

Le précédent existe pourtant. En février 2006, après une bataille de plus de soixante ans, le gouvernement néerlandais avait restitué 202 œuvres de la collection Goudstikker à Marei von Saher, belle-fille du marchand. C’était alors la plus grande restitution d’art spolié jamais opérée par l’État. Mais cette restitution-là portait sur des œuvres conservées dans les musées publics. Pour tout ce qui dort dans des intérieurs privés, la décision reste suspendue à la bonne volonté des héritiers.

Selon les estimations citées par le Jewish Museum de New York, environ 600 œuvres de la collection Goudstikker n’ont jamais été retrouvées. Certaines ont fini en Allemagne, d’autres ont traversé l’Atlantique, beaucoup sont probablement passées de génération en génération comme ce portrait de jeune fille, anonymes parmi d’autres meubles. La famille Goudstikker espère que ce nouveau dossier fera bouger les lignes. Le procureur néerlandais a confirmé étudier le cas, sans annoncer de poursuites. Arthur Brand, lui, attend que d’autres descendants de collaborateurs ou de soldats acceptent de fouiller leur grenier. « C’est par eux que la collection reviendra », a-t-il déclaré à De Telegraaf.