Deux missiles balistiques iraniens ont visé, dans les dernières heures, la base militaire anglo-américaine de Diego Garcia, un atoll perdu dans l’océan Indien à 3 800 kilomètres de Téhéran. Aucun n’a atteint sa cible. L’un a été abattu par un navire de guerre américain, l’autre s’est désintégré en vol, selon le Wall Street Journal et CNN citant des responsables américains. La BBC a confirmé l’information. Mais les dégâts ne se mesurent pas en cratères : pour la première fois, l’Iran démontre une capacité de frappe bien au-delà de ce que les services de renseignement occidentaux lui attribuaient.

3 800 kilomètres : un tir qui réécrit les cartes

Jusqu’ici, les analystes militaires estimaient la portée maximale des missiles balistiques iraniens à environ 2 000 kilomètres, de quoi toucher Israël, les bases américaines dans le Golfe et Chypre. Le centre de recherche israélien Alma estimait que le missile Khorramshahr pouvait atteindre 2 900 kilomètres. Diego Garcia se trouve à 3 800 kilomètres. Même si les deux projectiles ont raté leur cible, le simple fait qu’ils aient été tirés dans cette direction change la donne stratégique.

Concrètement, cela signifie que des bases considérées comme « arrières », loin du front, ne le sont plus. Diego Garcia accueille des bombardiers lourds B-2 et B-52 capables de frapper l’Iran depuis l’océan Indien. C’est depuis cet atoll que les États-Unis ont mené des opérations au Moyen-Orient pendant des décennies. Jusqu’à ce week-end, personne n’imaginait que l’endroit pouvait être menacé directement.

Le Royaume-Uni aspiré dans le conflit

Le tir est survenu quelques heures après une décision lourde de conséquences : le premier ministre britannique Keir Starmer a autorisé les États-Unis à utiliser les bases britanniques pour frapper des sites iraniens menaçant le détroit d’Ormuz. Jusque-là, Londres n’avait consenti qu’à des frappes « défensives » et « limitées ». Résultat immédiat : le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a averti sur X que « Starmer met des vies britanniques en danger » et que « l’Iran exercera son droit à l’autodéfense ».

Ce n’est pas la première alerte. Plus tôt en mars, un drone iranien avait frappé la piste de la base RAF Akrotiri, à Chypre, causant des dégâts « minimes » selon le ministère britannique de la Défense. Avec Diego Garcia, la riposte iranienne franchit un cap géographique. Le ministère de la Défense a qualifié les attaques d’« irresponsables », ajoutant que « des jets de la RAF et d’autres moyens militaires britanniques continuent de défendre nos personnels dans la région ».

L’opposition politique britannique est montée au créneau. La cheffe conservatrice Kemi Badenoch a parlé de « virage à 180 degrés monumental ». Les Libéraux-démocrates et les Verts exigent un vote du Parlement avant toute nouvelle autorisation. La question est brutale : le Royaume-Uni est-il entré en guerre sans que ses élus aient eu leur mot à dire ?

Un atoll disputé au cœur de la tempête

Le timing ne pouvait pas être pire pour Londres. Diego Garcia est au centre d’un litige territorial vieux de soixante ans. Les îles Chagos sont sous contrôle britannique depuis 1814, mais l’île Maurice revendique sa souveraineté depuis que le Royaume-Uni a séparé l’archipel de son territoire avant l’indépendance mauricienne, en 1965. Les habitants d’origine, les Chagossiens, ont été expulsés dans les années 1960 pour laisser place à la base.

Starmer a accepté de rétrocéder la souveraineté des Chagos à Maurice tout en négociant un bail de 99 ans pour la base de Diego Garcia. L’accord, déjà critiqué au Royaume-Uni, se retrouve sous une pression inédite : comment justifier la rétrocession d’un territoire qui vient d’être visé par des missiles balistiques ? À l’inverse, cette attaque pourrait renforcer l’argument de Starmer, qui avait soutenu que l’accord protégeait la pérennité de la base en éliminant les contestations juridiques de Maurice.

22 pays, une coalition qui se dessine

Parallèlement aux missiles sur Diego Garcia, la riposte diplomatique s’organise. Vingt-deux pays, dont la France, l’Allemagne, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et les Émirats arabes unis, ont signé un communiqué conjoint condamnant les attaques iraniennes contre les navires commerciaux et les infrastructures pétrolières et gazières. Le texte réclame un « moratoire immédiat et global sur les attaques d’infrastructures civiles » et affirme que ces nations sont « prêtes à contribuer aux efforts nécessaires à la réouverture du détroit d’Ormuz », rapporte Le Monde.

Le détroit, large de 55 kilomètres, reste bloqué par l’Iran depuis le début des hostilités le 28 février. Un cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole y transitait. L’Agence internationale de l’énergie prévient que la perturbation affectera les marchés énergétiques au sens large, bien au-delà du brut. Donald Trump, lui, continue de traiter les alliés de l’OTAN de « lâches » pour leur refus d’envoyer des navires de guerre dans ce qu’il décrit comme une « tâche simple, à faible risque ».

L’engrenage d’une guerre sans ligne de front

L’attaque contre Diego Garcia illustre une réalité que les états-majors redoutaient : ce conflit n’a pas de frontière. L’Iran frappe au Liban, où le Hezbollah affronte les forces israéliennes dans des combats au sol autour de Khiam et Naqoura. Israël bombarde Téhéran et Beyrouth. Des drones visent Chypre. Des missiles partent vers l’océan Indien. En trois semaines de guerre, le conflit a touché au moins six pays et deux océans.

La question de la portée réelle des missiles iraniens reste ouverte. Téhéran n’a ni confirmé ni infirmé officiellement le tir sur Diego Garcia, mais l’agence de presse iranienne Mehr a rapporté le lancement de deux missiles balistiques à portée intermédiaire vers les Chagos. Si l’Iran dispose effectivement d’un missile capable de parcourir 3 800 kilomètres, cela place une partie de l’Europe du Sud dans son rayon d’action, un scénario sur lequel les planificateurs de l’OTAN devront désormais travailler.

Keir Starmer doit réunir un comité Cobra la semaine prochaine pour discuter de l’impact de la guerre sur le coût de la vie au Royaume-Uni. L’énergie, les transports, l’alimentation : avec le détroit d’Ormuz toujours fermé et des missiles qui volent jusqu’à l’océan Indien, la facture de ce conflit n’a pas fini de grimper pour les foyers européens.