Demi-roue. C’est tout ce qui séparait Tadej Pogačar de Tom Pidcock sur la ligne d’arrivée de Milan-San Remo, samedi 21 mars. Une demi-roue, après 298 kilomètres de course, une chute dans le peloton et une attaque lancée à 22 km du but. Le Slovène de 27 ans vient de cocher son quatrième Monument en carrière, et la liste de ce qu’il lui reste à gagner dans le cyclisme professionnel tient désormais sur trois lignes.
298 km, une chute et un sprint au millimètre
La course la plus longue du calendrier mondial a basculé bien avant la Via Roma. Pogačar a accéléré dans la montée de la Cipressa, à une trentaine de kilomètres de l’arrivée, alors que son maillot portait encore les traces d’une chute survenue quelques minutes plus tôt. Seuls deux coureurs ont pu suivre : Tom Pidcock, vainqueur de Milan-Turin trois jours avant, et Mathieu van der Poel, double lauréat des deux éditions précédentes.
Van der Poel a craqué dans le Poggio, la dernière difficulté du parcours. Pogačar et Pidcock se sont retrouvés seuls pour dévaler la descente vers San Remo. Le Slovène a lancé son sprint le premier. Le Britannique s’est accroché mètre après mètre, mais il manquait une demi-roue au franchissement de la ligne. « J’ai cru pendant une seconde que tout était fini après ma chute, a confié Pogačar selon la BBC. Pidcock était très, très fort. J’ai eu de la chance dans le sprint, c’est un gars rapide. »
Wout van Aert, vainqueur en 2020, a réglé le sprint du groupe de poursuivants pour la troisième place, rapporte Ouest-France.
11 Monuments et le fantôme de Merckx
Avec cette victoire sur la Riviera italienne, Pogačar totalise désormais 11 victoires dans les cinq courses d’un jour les plus prestigieuses du cyclisme : le Tour de Lombardie, le Tour des Flandres, Liège-Bastogne-Liège et Milan-San Remo. Il rejoint Roger de Vlaeminck au deuxième rang du classement historique des victoires en Monuments. Seul Eddy Merckx, avec 19 succès, le devance encore.
Le parallèle avec le Belge, considéré comme le plus grand coureur de l’histoire, s’impose de lui-même. Merckx a remporté 11 Grands Tours, 19 Monuments et trois titres de champion du monde sur route. Le bilan de Pogačar à 27 ans : cinq Grands Tours (quatre Tours de France et un Giro), 11 Monuments et deux maillots arc-en-ciel. Il a aussi décroché le titre de champion d’Europe en 2025, Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, le Critérium du Dauphiné et le Tour de Catalogne, selon les données de l’UCI.
La comparaison a ses limites. Merckx courait dans les années 1970, avec un calendrier et des conditions radicalement différents. Les équipes dépensent aujourd’hui plusieurs dizaines de millions d’euros par saison, les vélos pèsent 3 kg de moins et les stratégies de course reposent sur des capteurs de puissance au watt près. Pogačar domine un peloton autrement plus spécialisé, où des champions comme van der Poel ou Remco Evenepoel se concentrent sur quelques objectifs par an. Le Slovène, lui, court partout et gagne presque partout.
Paris-Roubaix, la Vuelta, les JO : la liste courte
Quatre des cinq Monuments sont cochés. Reste le plus improbable : Paris-Roubaix. Cette classique de 257 km sur les pavés du nord de la France est la pire ennemie des grimpeurs. Pogačar pèse environ 66 kg pour 1,76 m, un gabarit taillé pour la montagne, pas pour les tranchées boueuses de la Trouée d’Arenberg. Il a pourtant effectué des reconnaissances sur les pavés début mars, rapporte Ouest-France. La prochaine édition se dispute le 13 avril.
Côté courses par étapes, seule la Vuelta d’España manque à sa collection. Vainqueur du Tour de France et du Giro d’Italia, il deviendrait, en cas de succès en Espagne, l’un des rares coureurs à avoir remporté les trois Grands Tours. La Vuelta 2026 ne figure pas encore à son programme, selon l’UCI, mais le Slovène n’a jamais caché son ambition de la gagner un jour.
Dernier objectif absent du palmarès : les Jeux olympiques. Double champion du monde, champion d’Europe, Pogačar n’a jamais participé à la course en ligne olympique. Absent des Jeux de Paris 2024, il vise ceux de Los Angeles en 2028, comme le souligne la BBC. Le parcours n’a pas encore été dévoilé, mais le précédent de Tokyo (remporté par Richard Carapaz sur un tracé très montagneux) et celui de Paris (gagné par Evenepoel) montrent que le profil convient rarement aux sprinteurs. Pogačar serait le favori logique.
Le cyclisme a-t-il un problème de domination ?
Quatre Tours de France consécutifs (2023-2026), un Giro, deux Mondiaux, onze Monuments. La question que pose la trajectoire de Pogačar dépasse le simple palmarès. Quand un seul coureur écrase à ce point une discipline, le spectacle y gagne en performances et y perd en suspense. Van der Poel, considéré comme le meilleur coureur de classiques de sa génération, a été décroché dans le Poggio. Evenepoel, champion olympique, ne peut plus rivaliser sur trois semaines.
Le cyclisme a connu des dominations comparables. Jacques Anquetil a remporté cinq Tours de France dans les années 1960. Bernard Hinault en a gagné cinq entre 1978 et 1985. Mais aucun de ces champions n’a empilé Monuments et Grands Tours au même rythme. Le coureur le plus proche de ce profil reste Merckx, qui a mis toute une décennie pour bâtir son palmarès. Pogačar est sur le point de le rattraper en cinq saisons au plus haut niveau.
La prochaine étape s’appelle Paris-Roubaix, le 13 avril. Si Pogačar parvient à dompter les pavés, il deviendra le premier coureur depuis Merckx en 1973 à détenir les cinq Monuments simultanément. À 27 ans, il lui reste une bonne dizaine de saisons pour transformer la liste courte en liste vide.