Lundi 23 mars, 1h45 du matin. Dans le quartier de Golders Green, au nord de Londres, trois silhouettes cagoulées se glissent sur un parking jouxtant la synagogue Machzike Hadath. Elles aspergent d’accélérant quatre ambulances du service médical juif Hatzola, déclenchent le feu et disparaissent dans la nuit. Les bouteilles de gaz embarquées provoquent des explosions en série. Les pompiers de Londres reçoivent 56 appels en quelques minutes.
Quelques heures plus tard, un groupe jusqu’ici inconnu revendique l’attaque sur Telegram. Scotland Yard confie l’enquête à son unité antiterroriste, le premier ministre Keir Starmer convoque la communauté juive à Downing Street, et 264 policiers supplémentaires investissent les rues de la capitale. L’incendie criminel de quatre ambulances bénévoles vient de réveiller le spectre d’une menace que le chef de la police londonienne qualifie de « grave » : l’ombre des réseaux pro-iraniens sur le sol européen.
Six véhicules de pompiers pour quatre ambulances calcinées
Les faits se déroulent sur Highfield Road, dans l’un des principaux quartiers juifs de Londres. Le parking ciblé abrite les ambulances de Hatzola, un service médical d’urgence entièrement bénévole qui fournit des soins gratuits à toute personne en détresse, quelle que soit sa confession. Le London Fire Brigade mobilise six véhicules et une quarantaine de pompiers. Le feu est maîtrisé vers 3 heures du matin, rapporte la BBC.
Les explosions, causées par les cylindres de gaz stockés dans les ambulances, soufflent les vitres d’un immeuble résidentiel voisin. Plusieurs habitations sont évacuées par précaution. Aucun blessé n’est signalé, mais trois véhicules sont entièrement détruits et un quatrième lourdement endommagé. Les images de vidéosurveillance, diffusées sur les réseaux sociaux puis confirmées par la Metropolitan Police, montrent trois individus encagoulés versant un liquide inflammable avant de prendre la fuite.
« Cibler un service d’ambulances bénévoles dont la seule mission est de protéger la vie, juive et non juive, est particulièrement écœurant », réagit le grand rabbin Ephraim Mirvis, cité par la BBC. Le conseiller municipal Shimon Ryde résume le sentiment de la communauté : « C’est choquant, mais pas inattendu. La communauté juive est très consciente du danger dans lequel elle vit. »
Un groupe pro-iranien inconnu sort de l’ombre
Le même jour, un groupe dénommé Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya (le « Mouvement islamique des gens de la main droite ») publie une vidéo sur une chaîne Telegram créée récemment pour revendiquer l’attaque. L’organisation de veille SITE Intelligence Group, spécialisée dans le suivi des groupes extrémistes, le qualifie de pro-iranien. L’International Centre for Counter-Terrorism, basé aux Pays-Bas, note de son côté que le message de revendication a circulé sur des comptes liés à des milices chiites, rapporte Le Parisien.
« Vérifier l’authenticité et l’exactitude de cette revendication sera une priorité pour l’équipe d’enquêteurs, mais nous ne sommes pas en mesure de la confirmer pour l’instant », déclare le commissaire principal Luke Williams, chef de l’enquête. Point essentiel : malgré les affirmations en ligne, la police n’a pas qualifié l’incident de terroriste « à ce stade ».
Ce qui intrigue les enquêteurs : ce même groupe aurait revendiqué d’autres attaques récentes en Belgique et aux Pays-Bas, selon Le Parisien. Si la revendication s’avérait authentique, elle dessinerait un schéma préoccupant, celui d’un réseau capable d’opérer à travers plusieurs pays européens.
« 20 complots déjoués » : Scotland Yard tire la sonnette d’alarme
La réponse des autorités britanniques mesure la gravité perçue de l’attaque. Le premier ministre Keir Starmer reçoit des représentants de la communauté juive au 10 Downing Street dès le lundi après-midi. La ministre de l’Intérieur Shabana Mahmood prend la parole à la Chambre des communes : « Les auteurs doivent savoir que nous les poursuivrons et qu’ils feront face aux conséquences de ce crime odieux. »
Le soir même, le chef de la Metropolitan Police, Sir Mark Rowley, prononce un discours au dîner annuel du Community Security Trust (CST), l’association de référence qui recense les actes antisémites au Royaume-Uni. Son message dépasse le cadre du simple crime de haine. Il évoque « la croissance rapide ces dernières années des menaces émanant de l’État iranien », qu’il qualifie de « grave ». Et il détaille : « Surveillance par des États hostiles, 20 complots déjoués, et des attaques récentes visant la diaspora iranienne. Rien de tout cela n’est isolé. Cela fait partie d’un paysage de menaces en rapide mutation. »
En parallèle, 264 policiers supplémentaires sont déployés autour des sites juifs de Londres, accompagnés de patrouilles armées « hautement visibles ». La police a aussi ouvert un portail en ligne pour recueillir les témoignages vidéo des habitants.
3 700 actes antisémites en 2025 : un pays au bord de la rupture
L’incendie de Golders Green s’inscrit dans un contexte alarmant. Le dernier rapport du Community Security Trust, publié en février 2026, recense 3 700 actes antisémites au Royaume-Uni en 2025. C’est le deuxième total annuel le plus élevé jamais enregistré, en hausse de 4 % par rapport aux 3 556 incidents de 2024. La moyenne mensuelle atteint 308 cas, exactement le double du niveau d’avant le 7 octobre 2023.
Pour la première fois, chaque mois de 2025 a dépassé les 200 incidents. Avant octobre 2023, ce seuil n’avait été franchi qu’à cinq reprises en quarante ans de comptabilité du CST.
Le mois le plus sombre reste octobre 2025. Le jour de Yom Kippour, la fête la plus sacrée du calendrier juif, la synagogue de Heaton Park à Manchester est visée par un attentat. Deux fidèles, Melvin Cravitz et Adrian Daulby, perdent la vie. C’est le premier attentat antisémite meurtrier sur le sol britannique depuis que le CST a commencé ses relevés en 1984. Dans les 48 heures suivantes, 80 incidents antisémites supplémentaires sont signalés, plus de la moitié célébrant ou relativisant l’attaque.
Les dégradations de biens juifs grimpent de 38 % en un an. Dans 53 % des incidents recensés, les auteurs font référence à Israël, à la Palestine ou à la guerre.
Pâque approche, la vigilance s’intensifie
Pessah (la Pâque juive) débute le 12 avril, dans moins de trois semaines. Les autorités britanniques ont annoncé que le dispositif de sécurité renforcé resterait en place jusqu’à cette échéance et au-delà. La police poursuit ses recherches dans le quartier de Golders Green, où des agents en combinaison médico-légale ont passé la journée de lundi à fouiller poubelles, gouttières et canalisations le long de Brookside Road, rapporte la BBC.
L’enquête se joue sur deux fronts : identifier les trois suspects filmés par les caméras, et déterminer si le groupe qui revendique entretient réellement des liens avec des réseaux étatiques ou s’il s’agit d’une récupération opportuniste. La réponse pourrait redéfinir l’évaluation de la menace qui pèse sur les communautés juives d’Europe.
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