98 % du cadmium que notre organisme absorbe provient de ce que nous mangeons. Pain, pâtes, céréales du petit-déjeuner, riz, biscuits : les aliments les plus banals du quotidien français concentrent un métal classé cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) depuis 1993. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) vient de publier un rapport qui confirme ce que ses propres experts signalent depuis 2019 : les niveaux d’imprégnation de la population augmentent, et rien n’a été fait pour enrayer la tendance.

Des engrais phosphatés à votre tartine du matin

Le parcours du cadmium jusqu’à l’assiette commence dans les champs. Les engrais minéraux phosphatés, indispensables à l’agriculture intensive, contiennent naturellement du cadmium issu des roches phosphatées dont ils sont tirés. À chaque épandage, le métal se fixe dans le sol. Les cultures l’absorbent par les racines. Le blé en accumule, le riz aussi, les pommes de terre également.

La France figure parmi les plus gros consommateurs d’engrais phosphatés en Europe. Certaines sources d’approvisionnement, selon l’ANSES, présentent des teneurs en cadmium particulièrement élevées. Résultat : les sols agricoles français s’enrichissent en cadmium année après année, et les aliments qui en sortent aussi.

Le processus est d’autant plus pernicieux que le cadmium ne se dégrade pas. Il s’accumule dans l’organisme, principalement dans les reins et le foie, tout au long de la vie. À 60 ans, la charge corporelle reflète des décennies d’exposition quotidienne. C’est la raison pour laquelle l’ANSES a défini des « valeurs sanitaires repères biologiques » par tranche d’âge : une sorte de budget cadmium à ne pas dépasser à chaque étape de l’existence.

Les enfants en première ligne

L’étude nationale de biosurveillance ESTEBAN, menée par Santé publique France sur la période 2014-2016, a révélé des concentrations sanguines et urinaires de cadmium supérieures à celles mesurées lors de l’enquête précédente (ENNS 2006-2007). La tendance est à la hausse.

Plus inquiétant encore, la troisième étude de l’alimentation totale (EAT3) de l’ANSES pointe des expositions alimentaires « préoccupantes » chez les enfants. Leur poids corporel plus faible, combiné à une consommation proportionnellement élevée de produits céréaliers, les expose davantage. Céréales du petit-déjeuner, biscuits, pains : les aliments que les parents servent chaque matin figurent parmi les principaux vecteurs.

D’après les simulations de l’ANSES, si les niveaux d’exposition actuels se maintiennent, « des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population », résume Géraldine Carne, coordinatrice de l’expertise à l’Agence, citée par Le Monde. Le CIRC, rattaché à l’Organisation mondiale de la santé, a établi des liens entre l’exposition chronique au cadmium et les cancers du poumon, du rein et de la prostate. Les reins, organes qui filtrent le sang, sont les plus vulnérables : le cadmium peut provoquer une insuffisance rénale progressive, longtemps silencieuse avant que les symptômes n’apparaissent.

2019, l’alerte restée lettre morte

L’ANSES n’en est pas à son premier avertissement. Dès 2019, l’Agence avait publié des recommandations chiffrées pour limiter la contamination à la source. Le seuil proposé : ne pas dépasser 2 grammes de cadmium par hectare et par an dans les matières fertilisantes épandues sur les sols agricoles. En pratique, cela suppose de plafonner la teneur des engrais minéraux phosphatés à 20 milligrammes de cadmium par kilogramme de P₂O₅ (l’unité de mesure du phosphore dans les engrais).

Sept ans plus tard, ces limites n’ont toujours pas été transcrites en réglementation française. Le règlement européen 2019/1009 sur les matières fertilisantes, adopté la même année, fixe un plafond de 60 mg/kg de P₂O₅, soit trois fois la limite préconisée par l’ANSES. L’Europe avance, mais à un rythme que l’agence française juge insuffisant pour protéger la santé publique.

Le rapport publié en mars 2026 renouvelle l’appel avec plus d’insistance. L’ANSES demande d’appliquer « dès que possible » les valeurs qu’elle préconise depuis 2019, sans attendre une hypothétique révision européenne. Elle réclame aussi un nouvel étiquetage des engrais mentionnant leur teneur en cadmium, pour que les agriculteurs puissent choisir en connaissance de cause.

Changer de source ou décadmier les engrais

Réduire le cadmium dans les engrais passe par deux pistes. La première : s’approvisionner en roches phosphatées naturellement moins chargées en cadmium. Certains gisements en contiennent bien moins que d’autres, et le choix de la source d’approvisionnement est un levier direct. La seconde : la décadmiation, un procédé industriel qui extrait le cadmium de l’engrais fini. Le coût est plus élevé, mais la technologie existe et est déjà utilisée dans certains pays.

Au-delà des engrais, l’ANSES préconise des ajustements agronomiques. Adapter les quantités de fertilisants au type de sol et de culture, mobiliser le phosphore déjà présent dans les sols pour éviter de nouveaux apports, sélectionner des variétés végétales qui accumulent moins de cadmium : autant de leviers qui ne demandent pas de révolution industrielle, mais une volonté politique et un accompagnement des filières agricoles.

L’Agence recommande également de revoir les teneurs maximales en cadmium autorisées dans les aliments eux-mêmes, y compris les produits importés. Le problème ne s’arrête pas aux frontières françaises : un paquet de pâtes produit dans un pays aux sols très contaminés échappe aux éventuelles restrictions sur les engrais français.

Un agenda européen, mais pas de calendrier français

Le Parlement européen doit examiner une révision des seuils de cadmium dans les engrais dans les prochains mois. L’ANSES, dans son rapport, plaide pour que la France n’attende pas cette échéance et prenne des mesures nationales anticipées. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) avait elle aussi, dès 2009, fixé une dose hebdomadaire tolérable de 2,5 microgrammes par kilogramme de poids corporel, un seuil que « une part significative de la population française » dépasse aujourd’hui, selon les modélisations de l’ANSES.

Pour les consommateurs, les marges de manœuvre restent maigres. Diversifier son alimentation et limiter la consommation de produits céréaliers ultra-transformés peut réduire marginalement l’exposition, mais ne résout rien à la source. Seule une action sur les engrais et les sols peut, à terme, inverser la courbe d’imprégnation qui grimpe depuis vingt ans. L’ANSES prévient : sans mesures rapides, c’est une « part croissante » de la population française qui dépassera les seuils sanitaires à l’approche de la soixantaine, avec les conséquences rénales et cancérologiques que cela implique.