Pendant que l’Ozempic affame ses patients pour les faire maigrir, une pilule mise au point en Suède prend le problème à l’envers. Elle laisse l’appétit tranquille et s’attaque à la graisse là où personne ne l’attendait, à l’intérieur même des muscles.
Les travaux, publiés début juin dans la revue scientifique Cell, viennent de l’Institut Karolinska et de l’université de Stockholm. Ils décrivent un comprimé qui abaisse la glycémie et augmente la combustion des graisses sans toucher à la sensation de faim, et sans grignoter la masse musculaire. Deux écueils bien connus des traitements vedettes du moment.
Une cible que les injections ignorent
Les médicaments comme l’Ozempic ou le Wegovy appartiennent à la famille des analogues du GLP-1. Ils agissent sur le dialogue entre l’intestin et le cerveau pour couper l’appétit, et se prennent en injection. La molécule suédoise emprunte un tout autre chemin. Elle active le métabolisme directement dans le muscle squelettique, ce tissu qui brûle une bonne partie de notre énergie au repos.
Résultat observé chez l’animal puis testé chez l’humain : la glycémie baisse, la graisse fond, mais le muscle reste. Et le traitement se présente sous forme de cachet, pas de stylo injecteur. Pour des millions de patients qui redoutent l’aiguille, le détail n’est pas anodin.
L’enjeu est immense. En France, l’enquête ObÉpi-Roche menée avec l’Inserm estime que près d’un adulte sur deux est en surpoids et environ 17 % en situation d’obésité. À l’échelle mondiale, les analogues du GLP-1 se comptent désormais en dizaines de millions d’utilisateurs, portés par une demande que les laboratoires peinent parfois à suivre. Trouver une alternative en comprimé, moins coûteuse à produire qu’une injection, représente un marché colossal autant qu’un défi de santé publique.
Le talon d’Achille de l’Ozempic
Le succès planétaire des analogues du GLP-1 a une contrepartie que les laboratoires ont mis du temps à reconnaître. En coupant la faim, ces médicaments font perdre du poids, mais une partie de ce poids n’est pas de la graisse. C’est du muscle. Plusieurs études parues ces deux dernières années ont chiffré la fonte musculaire à une part loin d’être négligeable du poids total perdu, parfois proche du quart ou du tiers selon les profils.
Or le muscle n’est pas qu’une question d’apparence. « Nos résultats ouvrent la voie à une amélioration de la santé métabolique sans perte de masse musculaire. Les muscles comptent beaucoup dans le diabète de type 2 comme dans l’obésité, et la masse musculaire est directement corrélée à l’espérance de vie », résume Tore Bengtsson, professeur à l’université de Stockholm et l’un des auteurs de l’étude. À cela s’ajoutent les troubles digestifs et l’appétit durablement éteint dont se plaignent de nombreux utilisateurs de GLP-1.
Soixante-treize personnes, un premier feu vert
L’équipe a déjà franchi l’étape qui sépare le laboratoire du corps humain. Un premier essai clinique de phase I a réuni 48 volontaires en bonne santé et 25 personnes atteintes de diabète de type 2. Selon les chercheurs, les participants ont bien toléré le comprimé, ce qui constitue le socle minimal avant d’aller plus loin.
Le tour de force est ailleurs. La pilule repose sur une molécule de la classe des agonistes bêta-2, une piste longtemps abandonnée parce qu’elle emballait le cœur. Les chercheurs affirment avoir redessiné le composé pour qu’il stimule les bons signaux dans le muscle sans suractiver le muscle cardiaque. « Ce médicament représente un type de traitement entièrement nouveau et pourrait compter pour les patients diabétiques de type 2 et obèses. Notre substance semble favoriser une perte de poids saine, et en plus, les patients n’ont pas à se faire d’injection », avance Shane C. Wright, de l’Institut Karolinska.
Le poids lourd de l’Ozempic finance le rival
Derrière la découverte, on trouve la société Atrogi AB, qui développe le candidat médicament. Tore Bengtsson en est le fondateur et le directeur scientifique, et plusieurs auteurs de l’étude détiennent des parts ou ont déposé des brevets sur les composés. Une transparence affichée dans la publication, mais qui invite à la prudence sur l’enthousiasme des chiffres.
Détail savoureux : parmi les financeurs figure la Fondation Novo Nordisk, du nom du géant danois qui fabrique justement l’Ozempic et le Wegovy. Le projet a mobilisé des laboratoires de Stockholm, d’Uppsala, de Copenhague et de deux universités australiennes, Monash et Queensland. Les chercheurs estiment d’ailleurs que leur comprimé pourrait servir seul ou en complément des injections existantes, plutôt que de les remplacer d’un bloc. Une cohabitation qui arrangerait tout le monde : le patient garderait son muscle, et l’industrie n’aurait pas à sacrifier sa poule aux œufs d’or.
Encore loin de la pharmacie
Reste à transformer l’essai. Un cachet bien toléré par 73 personnes n’est pas un médicament prouvé. La prochaine étape, un essai clinique de phase II piloté par Atrogi, doit vérifier sur un plus grand nombre de patients diabétiques ou obèses si les bénéfices vus en laboratoire tiennent leurs promesses dans la vraie vie. Entre ce stade et une boîte vendue en pharmacie, il s’écoule en général plusieurs années, et beaucoup de candidats trébuchent en route.
En attendant, la course à l’après-Ozempic est lancée pour de bon. La France, qui vient tout juste d’ouvrir un remboursement partiel du Wegovy et du Mounjaro à une minorité de patients obèses, suit ces travaux de près. Si la pilule suédoise confirme ses débuts, elle pourrait changer une équation simple que des millions de personnes connaissent par cœur : perdre de la graisse sans perdre les muscles, et sans avoir faim.