Été 2024, Paris vibre au rythme des Jeux. Imane Khelif, boxeuse algérienne, décroche l’or olympique sous un torrent de critiques. Été 2028, Los Angeles accueillera les prochains Jeux avec une règle inédite : chaque athlète inscrite dans la catégorie féminine devra prouver, par un simple frottis buccal, qu’elle ne porte pas le gène responsable du développement masculin. Le Comité international olympique a tranché ce jeudi 26 mars : les femmes transgenres et les athlètes présentant un trouble du développement sexuel (DSD) sont exclues de la compétition féminine.
Un gène, un frottis, une carrière
Le mécanisme retenu tient en quelques mots. Un prélèvement salivaire ou un frottis de la joue suffit pour détecter le gène SRY, situé sur le chromosome Y, qui déclenche le développement des caractéristiques masculines. Si le résultat est négatif, l’athlète est éligible à vie pour la catégorie féminine. Si le gène est présent, elle sera orientée vers la catégorie masculine, les épreuves mixtes ou toute catégorie ouverte.
« Il ne serait pas équitable que des personnes de sexe biologique masculin concourent dans la catégorie féminine », a déclaré Kirsty Coventry, présidente du CIO et ancienne nageuse olympique zimbabwéenne, rapporte la BBC. « Aux Jeux, la moindre marge peut séparer la victoire de la défaite. Il est donc absolument clair que cette situation ne serait pas équitable. Dans certains sports, elle ne serait tout simplement pas sûre. »
Le CIO qualifie ce test de « peu intrusif » par rapport aux autres méthodes envisagées. Un document de dix pages, publié simultanément, précise que « la présence du gène SRY est fixe tout au long de la vie et constitue une preuve hautement fiable que l’athlète a connu un développement sexuel masculin ». Une seule analyse suffira pour toute la carrière d’une sportive.
Paris 2024, la mèche qui a tout allumé
Cette décision ne sort pas de nulle part. Lors des Jeux de Paris, la boxeuse Imane Khelif avait cristallisé un débat planétaire. Atteinte d’un DSD, la combattante algérienne possède des chromosomes XY. La Fédération internationale de boxe l’avait exclue de ses compétitions en 2023, après des analyses révélant qu’elle ne remplissait pas les critères d’éligibilité féminine. Le CIO avait pris le contre-pied en autorisant sa participation aux Jeux de Paris, estimant que chaque fédération devait définir ses propres règles.
Khelif avait décroché l’or des moins de 66 kg sous les acclamations du public et une pluie de polémiques sur les réseaux sociaux. L’affaire avait mis en lumière l’absence de norme universelle au sein du mouvement olympique, chaque fédération naviguant avec ses propres critères, du taux de testostérone aux analyses chromosomiques.
Deux ans plus tard, le virage est complet. Le document publié jeudi le formule sans ambiguïté, rapporte le Guardian : « La grande majorité des athlètes transgenres XY et des athlètes avec un DSD XY possèdent des testicules et des niveaux de testostérone dans la fourchette masculine. » Le CIO considère désormais que la suppression hormonale ou les traitements de transition ne suffisent pas à effacer l’avantage acquis lors de la puberté masculine.
Des chiffres qui ferment le débat
Le socle de cette politique est scientifique, et les données du document ne laissent guère de place à la nuance. En course et en natation, l’avantage de performance masculin se situe entre 10 et 12 %. Il grimpe à plus de 20 % dans les épreuves de lancer et de saut. Dans les disciplines où la puissance explosive est déterminante, comme la boxe, l’haltérophilie ou la lutte, cet écart dépasse les 100 %.
« Le mouvement olympique a un intérêt impérieux à maintenir une catégorie féminine fondée sur le sexe biologique, car c’est la condition nécessaire pour garantir l’équité, la sécurité et l’intégrité de la compétition d’élite », écrit le CIO dans son document, cité par le Guardian.
Avant cette annonce, la situation variait d’une fédération à l’autre. L’athlétisme, la natation, le cyclisme et l’aviron avaient déjà exclu les femmes transgenres de leurs compétitions féminines. Beaucoup d’autres autorisaient encore les athlètes ayant abaissé leur taux de testostérone en dessous d’un certain seuil. Cette mosaïque de règles créait des situations où une athlète pouvait concourir dans un sport mais pas dans un autre, parfois au sein des mêmes Jeux.
Dix ans de controverse, une page qui se tourne
Le débat couve depuis plus d’une décennie dans le sport de haut niveau. En 2021, la Néo-Zélandaise Laurel Hubbard avait marqué l’histoire en devenant la première femme transgenre à participer aux Jeux olympiques, en haltérophilie à Tokyo. Éliminée en compétition, elle avait néanmoins posé la question qui allait obséder le monde du sport : le mouvement olympique a-t-il besoin d’un critère universel ?
La Sud-Africaine Caster Semenya, double championne olympique du 800 mètres en 2012 et 2016, incarne l’autre facette du dossier. Atteinte d’un DSD avec des chromosomes XY, elle avait été contrainte par la Fédération internationale d’athlétisme de suivre un traitement hormonal pour réduire sa testostérone. Le Tribunal arbitral du sport avait validé cette exigence en 2019, jugeant la mesure discriminatoire mais « nécessaire et proportionnée » pour préserver l’équité sportive.
La nouvelle politique du CIO met fin à l’ère des décisions au cas par cas. Les règles s’appliqueront uniformément à l’ensemble des sports olympiques, été comme hiver. Toutes les fédérations internationales devront aligner leurs règlements sur cette norme.
L’élite visée, le sport amateur épargné
Le CIO a pris soin de circonscrire le périmètre de sa décision. Les nouvelles règles ne concernent que le sport de haut niveau et les compétitions organisées sous l’égide olympique. Le sport amateur, récréatif et scolaire n’est pas touché par ces dispositions.
« Chaque athlète doit être traité avec dignité et respect », a insisté Coventry, selon la BBC. « Un accompagnement éducatif clair autour du processus doit être mis en place, ainsi qu’un soutien psychologique, en complément de conseils médicaux spécialisés. »
Les athlètes dont le test révèle la présence du gène SRY conserveront le droit de concourir dans toute classification pour laquelle elles sont éligibles. Elles pourront participer aux épreuves masculines, occuper une place dans les épreuves mixtes ou s’inscrire dans toute catégorie ouverte proposée par leur fédération.
Les premiers effets de cette politique se feront sentir aux Jeux de Los Angeles, dont la cérémonie d’ouverture est programmée le 14 juillet 2028. D’ici là, chaque fédération internationale devra adapter ses règlements internes. Pour Caster Semenya, qui n’a jamais renoncé à l’idée de revenir aux Jeux, la porte se referme. Pour les fédérations qui traînaient des pieds, le CIO vient de décider à leur place.