« Vous avez un sacré problème d’attitude, McFly. Vous êtes un fainéant. » Quarante et un ans après cette réplique, des millions de spectateurs peuvent encore la réciter par coeur. Mais demandez-leur le nom de l’acteur qui la prononce, et le silence s’installe. James Tolkan, le proviseur Strickland de Retour vers le futur, le commandant Stinger de Top Gun, est mort jeudi 27 mars à Saranac Lake, dans l’État de New York, à l’âge de 94 ans. Sa famille en a fait l’annonce par l’intermédiaire du site officiel de la franchise Retour vers le futur, rapporte Variety.

Le visage que tout le monde reconnaît

Crane rasé, mâchoire carrée, regard capable de faire reculer un adolescent de trois pas : James Tolkan incarnait l’autorité comme d’autres incarnent la séduction. En 1985, Robert Zemeckis lui confie le rôle de Stanford S. Strickland, le proviseur de Hill Valley High School qui traque les « fainéants » dans les couloirs. Le personnage revient dans les deux suites (1989 et 1990), et Tolkan joue même l’ancêtre de Strickland, shérif de Hill Valley en 1885, dans le troisième volet. Un an après le premier opus, Tony Scott l’embarque dans Top Gun : il y campe Tom « Stinger » Jardian, le commandant de l’USS Enterprise, celui qui balance à Maverick la phrase culte « Votre ego signe des chèques que votre corps ne peut pas encaisser. »

Deux rôles, deux répliques devenues virales bien avant que le mot n’existe. Selon le Hollywood Reporter, les fans l’abordaient régulièrement dans la rue pour lui demander de les traiter de « fainéants », juste pour le plaisir.

Cinquante ans de carrière, de Woody Allen à Sidney Lumet

Avant de devenir l’archétype du supérieur hiérarchique exaspéré, Tolkan avait construit une carrière de théâtre solide. Né le 20 juin 1931 à Calumet, dans le Michigan, il sert dans la marine américaine, passe par l’université de l’Iowa, puis débarque à New York avec 75 dollars en poche. Il intègre l’Actors Studio, où il étudie auprès de Stella Adler et Lee Strasberg. Warren Beatty fait partie de la même promotion, en 1956, précise le Hollywood Reporter.

Sur les planches de Broadway, Tolkan remplace Robert Duvall dans le rôle du méchant Harry Roat dans la production originale de Wait Until Dark (1966), avec Lee Remick. Dix-huit ans plus tard, il joue le vendeur Dave Moss dans la création de Glengarry Glen Ross de David Mamet, un rôle qu’Ed Harris reprendra au cinéma en 1992.

Au grand écran, sa filmographie dessine une carte du cinéma américain des années 1970 à 1990. Trois films avec Sidney Lumet : flic dans Serpico (1973) aux côtés d’Al Pacino, procureur dans Prince of the City (1981), juge dans Family Business (1989). Woody Allen le choisit pour jouer Napoléon et son sosie dans Love and Death (1975). Warren Beatty, son ancien camarade de l’Actors Studio, lui offre le rôle du comptable véreux Numbers dans Dick Tracy (1990), face à Pacino en Big Boy Caprice.

L’art invisible du second couteau

La carrière de Tolkan illustre un paradoxe propre à Hollywood. Les « character actors », ces spécialistes du second rôle, cimentent les films sans jamais figurer sur l’affiche. Tolkan a tourné dans plus de 80 productions entre 1960 et 2015, de WarGames (1983) à Bone Tomahawk (2015), en passant par Amityville (1979) et Les Maîtres de l’Univers (1987). À la télévision, il enchaîne les apparitions dans Miami Vice, Le Prince de Bel-Air, Arabesque, The Wonder Years ou Leverage. Il tient même le rôle récurrent de l’enquêteur Norman Keyes dans cinq épisodes de Remington Steele, et dirige deux épisodes de la série A Nero Wolfe Mystery, rappelle IGN.

Ce parcours, long d’un demi-siècle, met en lumière un rouage méconnu de l’industrie du cinéma. Les stars changent de film en film, mais les visages comme celui de Tolkan assurent la continuité. Quand un réalisateur avait besoin d’un personnage d’autorité crédible en trois scènes, Tolkan répondait présent. « James était un professionnel adoré qui a vécu une vie pleine et accomplie », résume John Alcantar, son représentant pour les apparitions publiques, cité par USA Today.

De Calumet, Michigan, à Saranac Lake

Tolkan avait quitté le Michigan après le divorce de ses parents, passant par Chicago avant de s’installer à Tucson, en Arizona, où il termine le lycée en 1949. Sa route vers New York et l’Actors Studio marquera toute sa carrière. Il y rencontre sa femme Parmelee en 1971, sur le plateau de la pièce off-Broadway Pinkville : elle est accessoiriste, il est comédien. Ils se marient la même année à Lake Placid, selon Variety.

Le couple s’installe dans les Adirondacks, à Saranac Lake, loin des projecteurs hollywoodiens. C’est là que Tolkan s’éteint, à 94 ans. Sa famille a demandé que les dons en sa mémoire soient versés à un refuge pour animaux local ou à la Humane Society.

Un héritage en répliques culte

En 2015, pour les 30 ans de Retour vers le futur, le scénariste-producteur Bob Gale racontait combien le casting de Tolkan avait été une évidence. Le crâne chauve, la stature, la voix : Strickland devait terrifier les lycéens de Hill Valley sans basculer dans la caricature. Tolkan avait trouvé cet équilibre, et le personnage lui survivra probablement aussi longtemps que le film. Le même constat vaut pour Stinger dans Top Gun : la scène où il sermonne Maverick et Goose reste l’un des moments les plus cités du film, quarante ans après sa sortie.

Le site officiel de la franchise Retour vers le futur lui a rendu hommage jeudi soir, confirmant la nouvelle et saluant « un acteur qui a donné vie à l’un des personnages les plus mémorables de la saga ». Dans un Hollywood obsédé par les têtes d’affiche, James Tolkan rappelle que les meilleurs films se construisent aussi avec des seconds rôles irremplaçables. Sa dernière apparition au cinéma remonte à 2015, dans le western Bone Tomahawk de S. Craig Zahler. Il avait 84 ans et jouait encore un type qui n’avait pas l’intention de se laisser marcher sur les pieds.