Quatre semaines de retenue, puis un missile. Samedi 28 mars, les rebelles houthis du Yémen ont tiré une salve de projectiles balistiques vers le sud d’Israël, leur première intervention militaire depuis le début de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran le 28 février. L’armée israélienne affirme avoir intercepté le tir. Mais ce n’est pas vers Tel-Aviv que les regards se tournent : c’est vers la mer Rouge, et les 12 % du commerce mondial qui y transitent.
Ormuz est déjà verrouillé depuis un mois par Téhéran. Si les Houthis bloquent aussi le détroit de Bab el-Mandeb, au sud de la mer Rouge, deux des trois passages maritimes les plus stratégiques de la planète seraient simultanément hors service. Du jamais-vu dans l’histoire moderne du commerce international.
Pourquoi les Houthis ont attendu un mois
Depuis le 28 février, les alliés régionaux de l’Iran se sont engagés un par un : le Hezbollah au Liban, les milices pro-iraniennes en Irak. Le Yémen, lui, restait silencieux. Les Houthis, qui contrôlent la capitale Sanaa et le nord du pays depuis 2014, bénéficiaient d’un fragile cessez-le-feu avec l’Arabie saoudite après des années de guerre civile. Selon Ahmed Nagi, analyste au sein de l’International Crisis Group, le mouvement attendait le moment où son intervention pèserait le plus dans la balance. « Quand ils sentiront que l’Iran a le plus besoin d’eux, alors ils bougeront », avait confié un membre du Conseil de transition du sud du Yémen à l’agence Reuters quelques jours avant le tir.
Le déclencheur semble avoir été l’attaque israélienne contre deux installations nucléaires iraniennes dans la nuit de vendredi, suivie de la riposte iranienne sur Israël et sur la base aérienne Prince Sultan en Arabie saoudite, qui a blessé plus de 25 soldats américains en une semaine, selon l’Associated Press. Le porte-parole militaire houthi, le général Yahya Saree, a déclaré avoir visé des « sites militaires israéliens sensibles » dans le sud du pays. Son message de la veille était plus explicite : « Nos doigts sont sur la gâchette. »
Le plan B saoudien menacé
Quand l’Iran a fermé le détroit d’Ormuz, par lequel transitait un cinquième du pétrole mondial et près d’un tiers des engrais de la planète, l’Arabie saoudite a basculé ses exportations vers son port de Yanbu, sur la côte de la mer Rouge. Selon le cabinet d’analyse Rystad Energy, cité par Al-Monitor, les exportations saoudiennes via Yanbu ont triplé pour atteindre un record d’environ quatre millions de barils par jour. Ce pétrole emprunte ensuite le détroit de Bab el-Mandeb pour rejoindre le canal de Suez et les marchés européens.
Le problème est limpide : le plan B du Golfe passe exactement par le couloir que les Houthis menacent de fermer. Le détroit de Bab el-Mandeb, large de 29 kilomètres à son point le plus étroit, est le seul accès sud de la mer Rouge. En 2023, avant les premières attaques houthies en soutien au Hamas, 26 000 navires transitaient chaque année par le canal de Suez, selon l’Autorité du Canal. En 2025, ce chiffre était tombé à 12 700, rapporte Al-Monitor. Si les Houthis reprennent leurs raids, les compagnies maritimes n’auront pas d’autre choix que de contourner l’Afrique par le Cap de Bonne-Espérance, ajoutant des milliers de kilomètres et des semaines à chaque trajet.
Le précédent de 2023-2025 : 130 missiles, 100 navires attaqués
Les Houthis ne partent pas de zéro. Entre novembre 2023 et janvier 2025, en soutien au Hamas pendant la guerre de Gaza, le mouvement a attaqué plus de 100 navires marchands avec des missiles et des drones dans le détroit de Bab el-Mandeb, selon l’AP. Deux navires ont été coulés. Quatre marins sont morts. L’US Navy a qualifié cette période de plus intense bataille navale depuis la Seconde Guerre mondiale. Le mouvement a aussi tiré plus de 130 missiles balistiques et des dizaines de drones vers Israël, à 1 800 kilomètres de distance, tuant un civil à Tel-Aviv en juillet 2024, d’après le Times of Israel.
Malgré 19 frappes israéliennes sur le Yémen et une campagne américano-britannique intense, les Houthis n’ont jamais été neutralisés. La BBC relève qu’ils « semblent avoir encaissé ces frappes » sans perdre leur capacité opérationnelle. Le porte-avions USS Gerald R. Ford, actuellement en réparation en Crète, devrait théoriquement redescendre en mer Rouge, mais l’expérience de l’USS Eisenhower en 2024, soumis à un rythme d’interceptions épuisant, incite Washington à la prudence.
Deux verrous fermés, l’Europe en première ligne
L’enjeu dépasse le pétrole. Selon CNBC, l’aluminium, les engrais, les produits pétrochimiques, le plastique et les batteries comptent parmi les secteurs déjà sous pression. Le prix de l’urée au terminal de la Nouvelle-Orléans est passé de 475 à 680 dollars la tonne métrique, en pleine période de semis aux États-Unis, d’après Bannockburn Global Forex. « Le moment ne pourrait pas être pire pour le blé et le soja du Midwest », résume Darrell Fletcher, directeur des matières premières du cabinet.
Pour l’Union européenne, le scénario est pire encore. Le GNL (gaz naturel liquéfié) qui alimente les usines, les centrales et les foyers européens transite régulièrement par la mer Rouge. Si les Houthis ferment Bab el-Mandeb en plus d’Ormuz, l’Europe perdrait ses deux principales voies d’approvisionnement maritime en énergie. Rico Luman, économiste des transports chez ING, relève que trois à quatre pétroliers supplémentaires par jour empruntaient déjà Bab el-Mandeb depuis la fermeture d’Ormuz. Ce flux fragile est exactement ce que les Houthis pourraient cibler.
Selon l’agence iranienne Tasnim, un responsable militaire iranien a prévenu que Téhéran ouvrirait un nouveau front à Bab el-Mandeb si les États-Unis tentaient une opération terrestre ou des manœuvres navales dans le Golfe. « Le détroit de Bab el-Mandeb est parmi les plus stratégiques au monde, et l’Iran a la volonté et la capacité de poser une menace totalement crédible », a déclaré cette source.
L’Arabie saoudite prise en tenaille
La position de Riyad est devenue intenable. Le royaume absorbe déjà les conséquences de la fermeture d’Ormuz, qui a paralysé les exportations de ses voisins émiratis et qataris. Sa base aérienne Prince Sultan, située à 96 kilomètres de la capitale, a été frappée six fois par des missiles balistiques et 29 drones iraniens rien que vendredi, blessant au moins 15 soldats américains dont cinq gravement, rapporte l’AP. Les Houthis ont déjà prouvé qu’ils pouvaient toucher des infrastructures pétrolières saoudiennes et émiraties pendant la guerre civile yéménite.
Le porte-parole de l’armée israélienne, le général Effie Defrin, a résumé la situation en une phrase : « Nous nous préparons à une guerre sur plusieurs fronts. » Avec l’Iran au nord-est, le Hezbollah au nord, les milices irakiennes à l’est et désormais les Houthis au sud, le conflit s’étend sur un arc de 3 000 kilomètres.
Ce qui se joue dans les prochains jours
La question n’est plus de savoir si les Houthis vont frapper, mais jusqu’où ils iront. Viser Israël avec des missiles balistiques reste une menace limitée, que le Dôme de fer peut en partie absorber. Bloquer le trafic maritime en mer Rouge est une tout autre histoire : en 2024, les attaques houthies avaient fait chuter le trafic du canal de Suez de 75 %, selon la Banque mondiale, et renchéri les assurances maritimes de 300 % sur certains trajets.
Samedi, une lueur d’espoir est apparue côté Ormuz : l’Iran a accepté de laisser passer l’aide humanitaire et les cargaisons agricoles par le détroit, à la demande des Nations unies, selon son ambassadeur à Genève. Mais cette concession reste fragile. Le Pakistan a aussi obtenu un accord pour faire transiter 20 navires, rapporte Al Jazeera. Maigre consolation quand 20 millions de barils par jour restent bloqués.
L’Agence internationale de l’énergie a annoncé la libération de 400 millions de barils de réserves stratégiques, un geste sans précédent. Le prochain test viendra de la mer : si un cargo est touché dans le détroit de Bab el-Mandeb, Maersk et Hapag-Lloyd, qui ont déjà suspendu leurs routes au Moyen-Orient, n’auront aucune alternative à proposer. L’économie mondiale naviguera alors en terrain totalement inconnu.