3,6 millions d’euros. Le chiffre est tombé dimanche soir, au terme du week-end de collecte du Sidaction. En 2025, les donateurs avaient promis 3,9 millions. En 2024, 3,87 millions. La courbe s’infléchit, lentement mais sûrement, et elle choisit le pire moment pour le faire.

Car pendant que la générosité française recule de 8 % en un an, la lutte mondiale contre le VIH traverse sa crise la plus grave depuis le début des années 2000. Les financements américains, qui représentent 70 % de l’effort planétaire contre le sida, sont gelés ou supprimés. L’ONUSIDA prévient : sans rétablissement de ces fonds, les décès liés au sida pourraient bondir de 400 %. Pas dans dix ans. Dès maintenant.

300 000 euros de moins, et ce n’est que la partie française

La 32e édition du Sidaction, ce week-end de mars où la télévision française se mobilise pour financer la recherche et l’aide aux séropositifs, a récolté exactement 3 614 000 euros de promesses de dons. Florence Thune, directrice générale de l’association cofondée en 1994 par Pierre Bergé et Line Renaud, a salué la fidélité des donateurs tout en tirant la sonnette d’alarme. « Nous faisons face à une de nos plus graves crises : les financements se fragilisent alors même que les besoins restent considérables », a-t-elle déclaré dans un communiqué rapporté par l’AFP.

Le recul peut sembler modeste. Trois cent mille euros, sur un budget de plusieurs millions, ce n’est pas un effondrement. Mais la tendance inquiète : après des années de stagnation autour de 3,8 à 3,9 millions d’euros (3,87 millions en 2024, montant similaire en 2023), la barre des 3,6 millions marque un décrochage inédit depuis la sortie du Covid. Et cette érosion domestique survient au moment précis où le filet de sécurité international se déchire.

Washington coupe les vivres, 20 millions de patients suspendus

Le PEPFAR, plan d’urgence lancé en 2003 par George W. Bush, est le plus grand programme de santé publique jamais financé par un seul pays. Pendant deux décennies, il a permis de mettre sous traitement antirétroviral des millions de personnes en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine. À son pic, le programme mobilisait plus de 7 milliards de dollars par an.

Début 2025, l’administration Trump a gelé l’ensemble des financements de l’aide étrangère américaine, PEPFAR compris. Une dérogation a certes été accordée pour les traitements vitaux, permettant à 20 millions de séropositifs de continuer à prendre leurs médicaments. Mais cette dérogation ne couvre pas les programmes de prévention, de dépistage et de formation des soignants communautaires, selon l’ONUSIDA.

Christine Stegling, directrice exécutive adjointe de l’agence onusienne, a posé les chiffres devant la presse à Genève en février : sans réautorisation du PEPFAR entre 2025 et 2029, « le nombre de décès dus au sida augmenterait de 400 % », soit « 6,3 millions de décès liés au sida supplémentaires ». Pour donner l’échelle : le sida tue actuellement près de 600 000 personnes par an. Quadrupler ce chiffre ramènerait la pandémie aux niveaux des années 2000, quand la maladie fauchait plus de deux millions de vies chaque année.

5 000 soignants virés en Éthiopie, la catastrophe a déjà commencé

Les projections de l’ONUSIDA ne relèvent pas de la spéculation. En Éthiopie, 5 000 contrats d’agents de santé communautaire financés par le PEPFAR ont déjà été résiliés, ainsi que 10 000 postes de techniciens de données sanitaires. Ces agents constituaient le maillage de base du dépistage et du suivi des patients dans les zones rurales. Sans eux, des millions de personnes perdent leur premier point de contact avec le système de soins.

La distribution communautaire de médicaments antirétroviraux est perturbée dans plusieurs pays africains, rapporte l’ONUSIDA. Les services de transport vers les centres de soins sont interrompus. Le paiement des agents de santé, souvent le seul revenu stable dans des communautés rurales, a cessé. « L’interruption la plus importante touchera les systèmes de santé communautaires, qui ont été au cœur de notre succès dans la lutte contre le VIH », a averti Christine Stegling, citée par ONU Info.

La France, deuxième contributeur mondial, réduit aussi sa part

La France est le deuxième contributeur au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, derrière les États-Unis, rappelle RFI. Mais cette position ne protège pas de la contagion budgétaire. Paris a également réduit ses contributions, dans un contexte de restrictions des dépenses publiques, ce qui place la lutte contre le VIH dans un « étau » selon les termes de Florence Thune : « D’un côté, de multiples baisses de financements, y compris par la France. De l’autre, une montée de mouvements réactionnaires qui s’attaquent aux droits des femmes, des personnes LGBT+, des migrants », détaillait-elle quelques jours avant le lancement de la collecte.

En France, environ 180 000 personnes vivent avec le VIH. Le nombre de nouvelles découvertes de séropositivité stagne autour de 5 000 par an, dont un tiers chez des femmes. La prophylaxie pré-exposition (PrEP) et les traitements antirétroviraux ont transformé le pronostic de la maladie, mais ces outils ne fonctionnent que s’ils restent financés, accessibles et accompagnés de campagnes de prévention.

41 millions de séropositifs, un quart sans traitement

Les chiffres mondiaux rappellent que le VIH n’a rien d’une maladie vaincue. Près de 41 millions de personnes vivent avec le virus, dont environ 10 millions sans aucun traitement. La grande majorité des patients non traités se trouvent en Afrique subsaharienne, là où les coupes du PEPFAR frappent le plus fort.

L’association Sidaction, présidée par Françoise Barré-Sinoussi, codécouvreuse du virus du sida au début des années 1980 et prix Nobel de médecine 2008, finance des programmes de recherche, de soins et d’aide aux malades en France et en Afrique. Chaque euro collecté lors du week-end télévisé contribue directement à ces programmes. La baisse de 300 000 euros se traduit concrètement par des projets de recherche reportés, des consultations de dépistage annulées, des associations de terrain privées de subventions.

L’édition 2026 s’est tenue dans un contexte international tendu, entre guerre au Moyen-Orient, crise économique rampante et lassitude médiatique autour d’une pandémie vieille de quatre décennies. Florence Thune a reconnu ce climat dans son communiqué, évoquant « la menace d’une crise économique internationale » qui « pèse sur chacun ». La prochaine étape concrète pour le financement mondial sera la conférence de reconstitution du Fonds mondial, prévue au second semestre 2026, où la France devra confirmer ou non le maintien de son engagement.