73 jours avant le coup d’envoi, Amnesty International publie un rapport de 36 pages qui tombe comme un uppercut : le Mondial 2026 « menace de produire plus de répression que de football ». Les trois pays hôtes y passent, mais ce sont les États-Unis, avec 78 matchs sur 104, qui concentrent le gros des accusations.

Un pays hôte qualifié d’« urgence des droits humains »

Le rapport, intitulé « Humanity Must Win: Defending Rights, Tackling Repression at the 2026 FIFA World Cup », ne prend pas de gants. Amnesty décrit un « schéma reconnaissable de pratiques autoritaires » aux États-Unis. L’ONG cite les raids d’agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) dans plusieurs États, dont le Minnesota, où deux citoyens américains ont été abattus en janvier lors d’opérations de contrôle migratoire. Selon les estimations du New York Times reprises dans le document, plus de 500 000 personnes ont été expulsées du territoire américain en 2025.

Les chiffres donnent le vertige quand on les rapporte au football. D’après Congress.gov, les ressortissants de quatre pays qualifiés pour le Mondial sont frappés par des restrictions d’entrée sur le sol américain : Haïti et l’Iran font l’objet d’une interdiction totale, la Côte d’Ivoire et le Sénégal subissent des restrictions partielles. Concrètement, des milliers de supporters ne pourront pas voir jouer leur équipe, alors que le tournoi est censé incarner l’universalité du sport.

Les trois hôtes dans le viseur, chacun pour ses raisons

Le cas américain domine le rapport, mais le Mexique et le Canada ne sont pas épargnés. Au Mexique, Amnesty souligne le déploiement de 100 000 personnels de sécurité, dont des militaires, pour contenir la violence liée aux cartels. L’épisode de février 2026 reste dans les mémoires : l’élimination du chef du cartel Jalisco Nueva Generación, « El Mencho », avait déclenché des affrontements ayant fait plus de 70 morts, avec des autoroutes barricadées et des commerces incendiés dans une demi-douzaine d’États. Guadalajara, capitale du Jalisco, doit accueillir quatre matchs du Mondial. Un collectif de femmes cherchant des réponses sur plus de 133 000 personnes portées disparues prévoit une manifestation pacifique devant le stade Azteca de Mexico, le soir du match d’ouverture.

Au Canada, ce sont les populations sans-abri qui risquent d’être marginalisées davantage, selon le rapport. Vancouver et Toronto, villes hôtes, ont déjà dispersé des campements étudiants pro-palestiniens et restreint le droit de manifester, autant de signaux jugés préoccupants par Amnesty.

La FIFA, entre statuts et contradictions

L’article 3 des statuts de la FIFA engage l’instance à « respecter tous les droits humains internationalement reconnus ». L’article 4 impose une « neutralité en matière politique ». Sur le papier, la fédération ne peut pas organiser un tournoi dans un pays en guerre. Dans les faits, rien dans les textes ne l’interdit formellement, et le conflit armé entre les États-Unis, Israël et l’Iran, lancé le 28 février 2026, n’a provoqué aucun report du calendrier.

Alan Tomlinson, professeur à l’université de Brighton spécialisé dans l’histoire sociale du sport et de la FIFA, décrit à DW une situation sans précédent : « Un pays hôte en guerre, dirigé par un leader politique fier d’accepter un prix de la paix fictif, à quelques mois d’un spectacle sportif mondial de cinq semaines, constitue sans aucun doute une ligne morale à ne pas franchir. Mais les lignes morales ne sont pas des considérations économiques et commerciales. »

Le « prix de la paix fictif » en question, c’est le FIFA Peace Prize, remis à Donald Trump par Gianni Infantino en décembre 2025. Le président de la FIFA était aussi présent au lancement du Board of Peace de la Maison-Blanche, alors que les statuts de sa propre organisation imposent la neutralité politique.

Supporters interdits, boycotts avortés : le précédent Qatar

Le rapport d’Amnesty mentionne que les groupes de supporters LGBTQI+ considèrent qu’il n’est « pas sûr d’avoir une présence visible » aux États-Unis pendant le tournoi. Le parallèle avec le Qatar 2022 est tentant, mais la comparaison a ses limites. Comme le souligne Jake Wojtowicz, chercheur en philosophie du sport et coauteur de « Why It’s OK to Be a Sports Fan » (2023), la perception joue un rôle central. « L’Amérique fait des choses terribles, et on y est habitué. Quand un pays arrive, s’implique dans la Coupe du monde, et qu’on découvre qu’il fait des choses que nous ne connaissions pas, c’est plus facile d’être critique. »

Une étude publiée en 2025 dans la revue Political Psychology par Paul Bertin et Pauline Grippa a mesuré l’écart entre intention et action lors du boycott du Mondial qatari. Résultat : une majorité de supporters qui déclaraient vouloir boycotter la compétition ont fini par la regarder. Le précédent laisse peu de doute sur l’issue probable cette fois.

Le compte à rebours et les risques réels

La Sport & Rights Alliance, coalition dont Amnesty est membre, avait déjà tiré la sonnette d’alarme en décembre 2025, lors du tirage au sort à Washington. L’appel portait sur des « protections concrètes pour les travailleurs, les athlètes, les supporters, les journalistes et les enfants ». Quatre mois plus tard, Julia Duchrow, secrétaire générale d’Amnesty International Allemagne, hausse le ton : « Si les raids de l’ICE, les arrestations massives et les interdictions d’entrée se poursuivent, ce tournoi deviendra un symbole d’intimidation étatique. »

Le Mondial 2026 sera le premier de l’histoire à se dérouler dans trois pays simultanément, avec 104 matchs (un record), 48 équipes et un calendrier étalé du 11 juin au 19 juillet. C’est aussi le premier dont le pays hôte principal est engagé dans un conflit armé ouvert. La Russie en 2018 était sous sanctions pour l’annexion de la Crimée ; les États-Unis en 2026 bombardent l’Iran. L’échelle n’est pas la même.

Pour la FIFA, qui n’a pas encore répondu spécifiquement au rapport d’Amnesty, la position officielle reste celle d’Infantino en début d’année : « Tout le monde sera le bienvenu au Canada, au Mexique et aux États-Unis. » Reste à savoir comment accueillir des supporters dont le pays est interdit de visa, dans des villes où des agents fédéraux procèdent à des arrestations de masse. Le premier match se joue au stade Azteca de Mexico le 11 juin. Le décompte a commencé.