200 voix pour, 18 contre. En moins de deux heures, le Parlement camerounais a adopté vendredi une révision constitutionnelle qui réintroduit un poste supprimé 42 ans plus tôt : celui de vice-président. Mais la réforme comporte une clause que ses partisans n’ont guère mise en avant. Le futur numéro deux du pays sera nommé par Paul Biya seul, révocable par Paul Biya seul, sans passage par les urnes.
Biya a 93 ans. Il gouverne le Cameroun sans interruption depuis le 6 novembre 1982. Soit 43 ans de règne continus, ce qui en fait le doyen en exercice des chefs d’État dans le monde selon les classements établis par le Berliner Zeitung et BBC News. Il vient d’être réélu en octobre 2025 pour un huitième mandat, avec 53,66% des voix. La fin théorique de ce mandat : 2032. Biya aurait alors 99 ans.
1984-2026 : 42 ans sans dauphin officiel
Le poste de vice-président n’est pas une nouveauté dans l’histoire constitutionnelle camerounaise. Il existait. Biya l’a supprimé en 1984, deux ans après son arrivée au pouvoir, le remplaçant par un Premier ministre sans poids réel dans la chaîne de succession. Pendant 42 ans, la Constitution camerounaise n’a pas désigné de successeur automatique en cas d’incapacité du chef de l’État.
La réforme adoptée vendredi change cela. Le texte modifie plusieurs articles de la Constitution, dont l’article 6, qui définit les modalités de succession présidentielle. Désormais, si le président décède, démissionne ou se trouve dans l’incapacité permanente d’exercer ses fonctions, c’est le vice-président qui prend la tête du pays. Pas le président du Sénat. Pas le Premier ministre. Le vice-président.
Qui sera-t-il ? Personne ne le sait encore. Biya a 15 jours pour promulguer la loi. La désignation de la personne viendra après.
200 pour, 18 contre : le Parlement sans surprise
Le vote du congrès parlementaire a été expéditif. 200 votes favorables, 18 contre, 4 abstentions. Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti de Biya, tient la majorité absolue dans les deux chambres. Le texte n’a pas suscité de débat nourri à l’intérieur de l’hémicycle.
En dehors, les voix critiques ont été plus tranchantes. Joshua Osih, président du Social Democratic Front, principal parti d’opposition anglophone, a dénoncé un texte qui « affaiblit la légitimité, renforce la centralisation et ignore un grief historique majeur ». Samuel Hiram Iyodi, candidat lors de la présidentielle de 2025, a parlé d’une « sombre journée pour la démocratie camerounaise ».
L’opposition avait proposé un amendement alternatif : que le vice-président soit élu en tandem avec le président, avec une représentation obligatoire des régions anglophones et francophones. La majorité l’a balayé sans en débattre substantiellement.
Nommé, révocable, sans élection
Le mécanisme retenu par la réforme constitutionnelle est sans ambiguïté. Le vice-président ne sera pas élu par les Camerounais. Il sera désigné par le président de la République, auquel il délègue certaines compétences, et il pourra être démis par ce même président à tout moment. La formule retenue dans la loi l’explicite : la nomination et la révocation relèvent du seul chef de l’État.
C’est le paradoxe central de cette réforme : elle crée une succession, mais en confie le contrôle exclusif à celui qui doit être succédé. Autrement dit, Biya se choisit son dauphin. Et peut changer d’avis.
Pour l’opposition et plusieurs constitutionnalistes africains, cités par le site Camer.be et le quotidien en ligne Alwihdainfo, la réforme ressemble moins à une préparation démocratique de l’après-Biya qu’à une consolidation supplémentaire du pouvoir présidentiel.
Franck Biya dans les starting-blocks ?
Dès l’annonce de la réforme, les spéculations ont afflué sur les réseaux sociaux et dans la presse africaine : le vice-président pourrait être Franck Biya, fils du président, né en 1971. Plusieurs médias camerounais dont 237online ont rapporté que son nom circule dans les cercles proches du pouvoir. Biya père n’a ni confirmé ni démenti.
Cette hypothèse s’inscrit dans un tableau plus large. Paul Biya passe une partie significative de l’année en Europe, notamment à Genève où il séjourne régulièrement au Palace Hotel. La gestion quotidienne du pays est assurée par ses collaborateurs et, selon certains observateurs, par des membres de son entourage familial. Une vice-présidence confiée à son fils fermerait la boucle d’une succession dynastique sans en avoir le nom.
Biya a jusqu’ici toujours nié toute ambition successorale pour son fils. La question reste ouverte.
Un pays de 30 millions qui n’a connu que lui
Le Cameroun compte environ 30 millions d’habitants. 70% d’entre eux ont moins de 35 ans, selon les données démographiques publiées par l’ONU. Pour cette majorité, Paul Biya n’est pas seulement un chef d’État : il est le seul chef d’État qu’ils aient jamais connu. Il était déjà au pouvoir avant leur naissance.
Ce contexte démographique donne une dimension particulière à la question de la succession. Le pays connaît parallèlement une crise grave dans ses régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Depuis 2017, Human Rights Watch estime qu’au moins 6 000 civils ont été tués dans ce conflit armé entre forces gouvernementales et groupes séparatistes. Plus de 638 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays. Des négociations de paix formelles n’ont jamais abouti.
La réforme constitutionnelle a été adoptée sans que la question anglophone soit intégrée au texte, malgré la demande explicite de l’opposition d’y inscrire une représentation régionale obligatoire.
Le calendrier qui donne le vertige
Si Biya complète son mandat actuel, il gouvernera le Cameroun jusqu’en 2032. Il aura alors 99 ans. C’est une perspective que peu de constitutionnalistes avaient anticipée lorsque la Constitution de 1996 a été rédigée, puis révisée en 2008 pour supprimer la limite des mandats présidentiels.
La réforme de ce vendredi est la première qui institutionnalise explicitement une réponse à cette question : que se passe-t-il si Biya ne peut plus gouverner ? La réponse choisie est : quelqu’un qu’il aura désigné prend la relève. Cette logique s’applique désormais, en vertu d’une loi adoptée par un Parlement acquis à sa majorité, avec 15 jours pour entrer en vigueur une fois promulguée.
Le nom du premier vice-président camerounais depuis 1984 sera connu dans les prochaines semaines.