Mercredi à Manhattan, Charles III vient de signer le livre d’or du 9/11 Memorial. Le maire de New York s’avance, sourire poli, poignée de main protocolaire. Et puis, à la presse qui guettait, Zohran Mamdani pose la phrase qui rallume une polémique vieille de 177 ans : « Si j’ai l’occasion de lui parler en privé, je l’encouragerai à rendre le Koh-i-Noor à l’Inde. »
Le diamant en question pèse 105,6 carats, dort depuis 1849 dans la collection des Joyaux de la Couronne britannique, et reste exposé en permanence à la Tour de Londres. Quatre gouvernements le revendiquent. Aucun ne l’a jamais récupéré.
Un fils d’immigrée indienne face au monarque britannique
Élu en novembre 2025 sur une plateforme démocrate-socialiste, Zohran Mamdani est devenu en janvier le premier maire musulman de New York et le premier d’origine sud-asiatique. Sa mère, la réalisatrice indienne Mira Nair, a tourné Salaam Bombay et Mississippi Masala. Son père enseigne la science politique post-coloniale à Columbia. Le sujet ne sort pas de nulle part.
Sa déclaration tombe au troisième jour de la visite d’État de Charles III aux États-Unis, organisée autour de la commémoration du 11 septembre 2001. Le souverain et la reine Camilla ont déposé une couronne de fleurs au mémorial de Ground Zero, laissé un mot manuscrit qui parle de « solidarité durable », rencontré des familles de victimes. La rencontre avec Mamdani, brève et cordiale, n’a pas eu lieu derrière des portes closes : elle s’est faite face caméras, après la cérémonie. Selon France 24 et CBS, le sujet du diamant n’a pas été abordé directement entre les deux hommes. Mais le message était lancé, et il a fait le tour des médias indiens en quelques heures.
Huit cents ans de butin de guerre
Le Koh-i-Noor, qui signifie « montagne de lumière » en persan, n’a jamais été acheté. Extrait au XIIIᵉ siècle dans les mines de Kollur, dans l’actuel Andhra Pradesh, il passe de main en main au gré des invasions. Le shah perse Nader Shah le rapporte à Téhéran en 1739 après le pillage de Delhi. Le fondateur de l’Afghanistan moderne, Ahmad Shah Durrani, le récupère ensuite. Ranjit Singh, fondateur de l’Empire sikh, met la main dessus en 1813, d’après les mémoires du shah Shuja, contre la torture de son fils sous ses yeux.
L’épisode décisif date de mars 1849. À l’issue de la deuxième guerre anglo-sikhe, la Compagnie britannique des Indes orientales fait signer le dernier traité de Lahore au maharadjah Duleep Singh. Il a dix ans. Sa mère est emprisonnée. Le document cède officiellement à la reine Victoria « le diamant appelé Koh-i-Noor ». Selon le Smithsonian Magazine, qui a longuement enquêté sur la provenance du joyau, l’enfant ne reverra jamais sa terre natale et finira ses jours en exil dans le Suffolk.
Une fois ramené à Londres, le diamant est jugé décevant par le prince Albert qui le fait retailler en 1852. Il perd 42 % de son volume au passage, mais gagne en éclat. Il est ensuite serti successivement dans la couronne de la reine Alexandra en 1902, dans celle de la reine Mary en 1911, puis dans la couronne fabriquée pour la Reine Mère en 1937, où il se trouve toujours.
L’évitement diplomatique de mai 2023
La sortie de Mamdani replonge la Couronne dans un dossier qu’elle pensait avoir refermé. En mai 2023, pour le couronnement de Charles III, la reine Camilla a renoncé à porter la couronne de la Reine Mère et son diamant central. Elle a opté pour celle de la reine Mary, dont le Koh-i-Noor avait été retiré, remplacé par d’autres pierres issues de la collection personnelle d’Elizabeth II. Buckingham a justifié la décision par un souci de « durabilité et d’efficacité ».
Personne n’y a cru. Le porte-parole du parti au pouvoir indien, le BJP, avait alerté quelques semaines plus tôt sur les souvenirs « douloureux » que ravivait l’idée de voir une nouvelle souveraine britannique exhiber la pierre. Le ministère indien des Affaires étrangères avait soutenu en 2016, dans une note officielle adressée à la Cour suprême, que le diamant n’était « pas un cadeau » mais un objet « arraché de force » à un enfant. Le retrait au couronnement valait reconnaissance silencieuse, sans restitution.
Quatre pays, une seule pierre
L’Inde n’est pas seule à le réclamer. Le Pakistan invoque la possession sikhe puis la partition de 1947, l’Iran rappelle le passage par Téhéran sous Nader Shah, l’Afghanistan revendique l’héritage des Durrani. En 2000, le porte-parole des affaires étrangères des talibans avait même déclaré que Kaboul disposait d’un « bien meilleur titre » que New Delhi. Quatre revendications concurrentes, qui constituent l’argument central de Londres pour ne rien rendre : à qui ?
La position britannique officielle reste inchangée depuis 1947. Le Foreign Office et Buckingham Palace s’accrochent à la lettre du dernier traité de Lahore, présenté comme une cession légale. Les juristes indiens répliquent qu’un traité signé sous contrainte par un mineur emprisonné n’a aucune valeur. Personne ne tranchera : la Couronne ne reconnaît pas la juridiction des cours indiennes, et la Cour internationale de Justice ne s’est jamais saisie d’un objet inanimé.
Une déclaration qui restera
Mamdani sait que sa demande n’aboutira à aucune restitution. Le maire d’une ville, même de New York, n’a aucune compétence diplomatique sur les biens d’un État étranger. Mais le calcul politique fonctionne : en lançant la phrase au moment précis où Charles III foule le sol américain, il transforme une visite mémorielle en sujet de tribune dans la presse indienne, britannique et new-yorkaise. The Hill, France 24, Deccan Herald, Fox News, India TV, CBS New York, IBTimes : tous ont relayé l’épisode dans la journée.
La Tour de Londres reçoit chaque année 2,8 millions de visiteurs, dont une partie payante vient précisément voir le Koh-i-Noor étinceler derrière son écrin blindé. Le diamant n’a pas quitté l’Angleterre depuis 1850. Charles III termine son séjour américain ce vendredi.