98 enfants en trois semaines. Le chiffre, communiqué dimanche par les autorités sanitaires bangladaises, dépasse la pire flambée de rougeole enregistrée dans le pays depuis vingt ans. Une campagne de vaccination aurait pu freiner la catastrophe. Elle était programmée pour juin 2024. Un coup d’État l’a effacée du calendrier.

Un vaccin programmé, un putsch, des flacons jamais commandés

En juin 2024, le Bangladesh devait lancer une campagne nationale de vaccination contre la rougeole. Les fonds étaient alloués, le calendrier arrêté. Le 5 août 2024, un soulèvement populaire a renversé la Première ministre Sheikh Hasina après des semaines de manifestations étudiantes et de répression meurtrière. Le pays a basculé dans un gouvernement intérimaire dirigé par Muhammad Yunus. La campagne de vaccination a été suspendue.

Ce qui devait être un report de quelques semaines s’est transformé en un trou béant dans la couverture vaccinale. Selon Al Jazeera, les autorités sanitaires n’ont jamais passé commande des vaccins malgré le budget disponible. Un responsable de la santé publique cité par le quotidien The Daily Star a reconnu l’échec : « Nous nous étions engagés à ramener le nombre de cas à zéro d’ici décembre 2025. Nous avons échoué. »

6 476 enfants malades, des nourrissons de six mois touchés

Le bilan provisoire fait froid dans le dos. 6 476 enfants âgés de six mois à cinq ans présentent des symptômes suspects de rougeole, selon les données compilées par le gouvernement bangladais. Sur 826 cas confirmés en laboratoire, 16 décès sont directement attribués au virus. Le fossé entre les 16 morts confirmés et les 98 décès recensés tient à une réalité de terrain : beaucoup d’enfants meurent avant d’avoir été testés, ou de complications (pneumonie, encéphalite) que personne ne rattache officiellement à la rougeole.

Parmi les victimes, des nourrissons de six mois. La première dose de vaccin contre la rougeole est administrée à neuf mois dans les pays où le virus circule activement, selon les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. Ces bébés étaient trop jeunes pour être protégés. Leur seul bouclier aurait été l’immunité collective des enfants plus âgés autour d’eux, une barrière qui s’est effondrée.

Dhaka, épicentre d’une contagion fulgurante

La capitale concentre les cas les plus graves. Les autorités ont identifié 30 zones critiques dans l’agglomération de Dhaka, où 22 millions de personnes vivent dans une densité qui transforme chaque cas en bombe à fragmentation virale. La rougeole se transmet par voie aérienne, via les gouttelettes projetées par la toux ou les éternuements. Le virus reste actif dans l’air pendant deux heures après le passage d’une personne infectée, un détail qui prend une dimension terrifiante dans les bidonvilles surpeuplés et les camps de réfugiés rohingyas de Cox’s Bazar, où plus de 2 300 enfants ont été hospitalisés depuis janvier.

Le Premier ministre Tarique Rahman a dépêché deux ministres pour évaluer l’ampleur de la crise dans ce pays de 170 millions d’habitants. Une campagne de vaccination d’urgence a été lancée dans les zones les plus touchées avant d’être étendue au reste du pays. Trop tard pour les 98 familles qui enterrent leurs enfants.

Dix pour cent d’enfants non vaccinés chaque année, et la boucle recommence

Le Bangladesh vaccine environ 90 % de ses enfants contre la rougeole. Les 10 % restants s’accumulent, année après année, jusqu’à former un réservoir suffisant pour déclencher une flambée. Ce schéma cyclique, bien documenté par les épidémiologistes, produit des pics tous les trois à cinq ans. La dernière grande vague remonte à 2005, avec 25 934 cas suspects recensés par l’OMS. Vingt ans plus tard, le cycle se répète avec une brutalité amplifiée par le retard vaccinal de 2024.

Les enfants malnutris paient le tribut le plus lourd. La rougeole tue rarement un enfant bien nourri et vacciné. Chez un enfant affaibli par la faim, le virus provoque des pneumonies et des encéphalites souvent fatales. Le Bangladesh compte 28 % d’enfants de moins de cinq ans souffrant de retard de croissance, selon la Banque mondiale, un chiffre parmi les plus élevés d’Asie du Sud.

Les États-Unis eux-mêmes n’y échappent pas

La résurgence de la rougeole ne se limite pas au Bangladesh. Aux États-Unis, 1 575 cas ont été recensés au 26 mars 2026, avec 16 nouvelles flambées déclarées depuis le début de l’année. La couverture vaccinale des enfants en maternelle est passée sous le seuil de 95 % nécessaire pour maintenir l’immunité collective, selon les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). En Europe et en Asie centrale, les cas ont chuté de 75 % en 2025 par rapport à 2024, mais le nombre reste supérieur à celui de la plupart des années depuis 2000, d’après l’OMS et l’UNICEF.

À l’échelle planétaire, 2024 a enregistré 11 millions de cas de rougeole, soit 8 % de plus que les niveaux d’avant la pandémie de Covid-19. 59 pays ont signalé des flambées de grande ampleur, le chiffre le plus élevé depuis 2021. L’OMS estime à 95 000 le nombre de morts annuels causés par la rougeole dans le monde, presque exclusivement des enfants de moins de cinq ans non vaccinés ou partiellement vaccinés.

Un vaccin à 0,50 dollar qui existe depuis 1963

Le vaccin contre la rougeole coûte moins de 50 centimes de dollar par dose dans les pays à faible revenu. Deux injections suffisent pour une protection à vie. Le vaccin existe depuis 1963. Entre 2000 et 2024, la vaccination a fait baisser les décès de 88 % et sauvé plus de 59 millions de vies, selon les données publiées par l’OMS en novembre 2025.

Il n’existe aucun traitement curatif une fois la rougeole contractée. Les médecins traitent les symptômes (fièvre, déshydratation, surinfections) et attendent que le système immunitaire fasse le travail. Pour un nourrisson de six mois vivant dans un camp de réfugiés, l’attente se termine souvent mal.

Le Bangladesh prévoit de rattraper son retard vaccinal dans les semaines à venir. L’OMS a déployé des équipes de soutien technique. Les premiers résultats de la campagne de rattrapage seront visibles d’ici fin avril, si les doses arrivent à temps et si la logistique tient dans les zones rurales les plus reculées du pays.