Mercredi matin, un avion de ligne en provenance de Bakou s’est posé sur le tarmac de Roissy-Charles-de-Gaulle. À son bord, deux passagers que la France attendait depuis près de quatre ans : Cécile Kohler, 41 ans, professeure de français, et Jacques Paris, 72 ans, enseignant de mathématiques à la retraite. Leur crime selon Téhéran : espionnage. Leur réalité : 1 277 jours enfermés dans la prison la plus redoutée d’Iran.

Cellule de 9 m², sol nu, yeux bandés

Section 209 de la prison d’Evin, dans les hauteurs nord de Téhéran. C’est là que Cécile Kohler et Jacques Paris ont passé l’essentiel de leur captivité, depuis leur arrestation le 7 mai 2022. Les conditions, détaillées par les deux ex-otages dès leur arrivée en France, glacent. « Nous avons vécu l’horreur quotidienne et l’arbitraire permanent », a déclaré Cécile Kohler lors de sa première prise de parole publique, rapporte France Info.

Jacques Paris a complété le tableau devant les caméras. « Nous n’avions aucun droit, des contacts épisodiques avec nos familles, très brefs », a-t-il détaillé. « Une menace permanente, pas le droit de lire ni d’écrire. Les yeux bandés pour sortir de notre cellule. » Pendant des mois, les deux enseignants ont dormi à même le sol, dans des cellules de 9 m² aux co-détenus rotatifs, selon les informations compilées par le Comité de soutien et la presse française. Trois sorties par semaine dans une cour, trente minutes chacune.

Ces conditions sont loin d’être exceptionnelles à Evin. Un rapport d’urgence publié en mars 2026 par Iran Human Rights Monitor décrit des détenus « abandonnés par leurs gardiens, privés de nourriture et de soins élémentaires ». En juin 2025, des frappes israéliennes ont touché la prison elle-même, tuant 71 personnes. Cécile Kohler et Jacques Paris se trouvaient alors derrière ces murs.

Deux syndicalistes piégés en touristes

Rien ne prédestinait ces deux militants de Force Ouvrière à devenir des pions diplomatiques. Cécile Kohler enseignait au lycée Les Pierres Vives, à Carrières-sur-Seine, et occupait depuis 2016 un poste de chargée des relations internationales dans la fédération de l’enseignement du syndicat. Jacques Paris, père de deux filles, avait pris sa retraite après une carrière au lycée Georges-Clemenceau de Nantes.

Le 7 mai 2022, dernier jour d’un voyage touristique en Iran, ils sont interpellés. Téhéran les accuse d’espionnage pour le compte du Mossad, de complot contre le régime et de « corruption sur terre », trois chefs qui peuvent entraîner la peine de mort dans la législation iranienne. Paris ne reconnaîtra jamais ces accusations. En octobre 2022, la télévision d’État diffuse des « aveux » filmés que les familles et le Quai d’Orsay qualifient immédiatement de forcés.

Le régime iranien pratique depuis des années ce que les ONG appellent la « diplomatie des otages » : arrêter des ressortissants étrangers pour peser dans des négociations bilatérales. Selon Amnesty International, l’Iran détenait en 2025 au moins une trentaine de binationaux ou étrangers à des fins de levier politique. Kohler et Paris sont les derniers d’une longue liste de Français passés par Evin : Fariba Adelkhah (libérée en février 2023), Benjamin Brière (mai 2023), Bernard Phelan (juin 2023), Louis Arnaud (juin 2024), Olivier Grondeau (mars 2025), ou encore le jeune Lennart Monterlos, 18 ans à peine, relâché en octobre 2025.

De la prison à l’ambassade, puis Bakou

Le 4 novembre 2025, après leur condamnation un mois plus tôt à 20 et 17 ans de réclusion, Kohler et Paris sont sortis d’Evin. Pas pour rentrer chez eux : Téhéran leur interdit de quitter le territoire iranien. Pendant cinq mois, ils vivent confinés dans l’enceinte de l’ambassade de France, sous la protection du personnel diplomatique. « Ils nous ont permis de garder la tête haute », confiera Cécile Kohler à son arrivée en France, selon France Bleu.

L’itinéraire final de leur exfiltration, révélé par plusieurs médias, passe par la route : huit heures de voiture entre Téhéran et Tabriz, quatre heures supplémentaires pour franchir la frontière azerbaïdjanaise, puis un vol commercial depuis Bakou jusqu’à Paris. Le sultanat d’Oman a servi de médiateur entre Paris et Téhéran pour organiser ce départ, comme lors de précédentes libérations d’otages occidentaux.

Un échange que Paris dément, que Téhéran revendique

Côté iranien, la version est limpide : Kohler et Paris ont été libérés en échange de Mahdieh Esfandiari, une ressortissante iranienne condamnée en France en février 2025 pour apologie du terrorisme. Le ministère des Affaires étrangères iranien a parlé d’un accord « complet ».

La France raconte autre chose. L’entourage de Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, a assuré à la presse qu' »en aucune manière » le sort des otages n’avait été « mêlé aux choix de la politique étrangère de la France ». Emmanuel Macron, qui a accueilli les deux ex-détenus à l’Élysée mercredi à 11h30 par une accolade dans les jardins du palais, a remercié « les autorités omanaises pour leurs efforts de médiation » et « les services de l’État et les citoyens qui se sont mobilisés sans relâche ».

Selon des sources diplomatiques citées par plusieurs médias, le réchauffement relatif des relations franco-iraniennes, le rapprochement avec l’Azerbaïdjan et la médiation omanaise ont convergé pour débloquer la situation. La guerre entre les États-Unis et l’Iran, déclenchée le 28 février 2026, a paradoxalement accéléré les choses : Téhéran avait besoin de gestes d’apaisement sur d’autres fronts diplomatiques.

« Nous ne sommes pas brisés »

À leur descente d’avion, les deux enseignants ont été accueillis par leurs familles et le Centre de crise du Quai d’Orsay. Jacques Paris, les traits tirés mais la voix ferme, a lancé devant les micros : « Nous ne sommes pas brisés. Nous allons témoigner, expliquer et aller de l’avant. Vive la vie ! »

Aucun ressortissant français ne reste désormais détenu en Iran, a confirmé le ministère des Affaires étrangères. Pour Cécile Kohler et Jacques Paris, les prochaines semaines seront consacrées au suivi médical et psychologique, avant un éventuel témoignage devant les parlementaires. La commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale avait auditionné les familles en 2024. Elle pourrait cette fois entendre directement les deux survivants d’Evin.