Dix-neuf millions de dollars détournés du temple. Vingt-deux millions de plus prélevés pour ses dépenses personnelles. Le tribunal de Xinxiang, en Chine centrale, a condamné vendredi Shi Yongxin, ancien abbé du célèbre temple Shaolin, à 24 ans de prison.
L’homme qui voulait franchiser Shaolin
L’ancien moine, né Liu Yingcheng en 1965 dans la province pauvre de l’Anhui, dirigeait depuis 1999 le monastère le plus connu de Chine, berceau revendiqué du kung-fu. En vingt-six ans à la tête de cette institution bouddhiste fondée au Ve siècle, il en a fait une machine commerciale. La presse chinoise lui avait collé un surnom dont il ne s’est jamais débarrassé : « CEO Monk », le moine-PDG.
Le chiffre donne le vertige. À son apogée en 2023, selon les éléments compilés par Wikipédia à partir des registres chinois, Shi Yongxin contrôlait directement 18 sociétés au nom du temple, qui avait aussi déposé plus de 700 marques commerciales. La liste ratisse large : alimentaire, hôtellerie, bijouterie, jeux vidéo, prêt-à-porter. Des centres culturels Shaolin opèrent dans plus de 50 pays, avec, selon l’institution, près de 3 millions de disciples étrangers revendiqués. Le monastère lui-même reçoit entre 3 et 5 millions de visiteurs chaque année et générait, rien qu’avec les tickets d’entrée et la vente de bâtonnets d’encens, plus de 300 millions de yuans annuels, soit environ 38 millions d’euros.
Vingt-deux ans à puiser dans la caisse
Le verdict est tombé vendredi devant le Tribunal intermédiaire de Xinxiang, dans la province du Henan, après plusieurs mois d’enquête. La télévision d’État CCTV, relayée par l’agence officielle Xinhua, détaille deux grandes séries de faits. Entre 2003 et 2025, Shi Yongxin a détourné, seul ou avec des complices, plus de 131 millions de yuans appartenant au temple, soit environ 17 millions d’euros. Sur une période plus resserrée, de 2012 à 2022, il aurait également puisé 151 millions de yuans dans la trésorerie pour ses dépenses privées, sans jamais rembourser pendant plus de trois mois d’affilée.
Le tribunal y ajoute une amende de 3,5 millions de yuans, soit environ 450 000 euros, et précise que ses « infractions ont causé des conséquences gravement néfastes et un impact social négatif », selon la formule rapportée par CCTV. La même télévision publique souligne que l’ex-abbé aurait « avoué volontairement », « révélé des détails que les autorités ne connaissaient pas encore » et « exprimé du remords », trois éléments qui pèsent traditionnellement dans la sévérité de la peine en Chine.
Plusieurs femmes, des enfants cachés
La fraude financière n’est pas la seule charge. Shi Yongxin est tombé pour des fautes que le code monastique bouddhique ne pardonne pas. L’Association bouddhiste de Chine l’avait déjà déchu de ses vœux en juillet 2025, lui reprochant d’avoir « entretenu des relations inappropriées avec plusieurs femmes sur une longue période » et d’avoir au moins un enfant illégitime, selon le communiqué publié à l’époque sur WeChat par les autorités religieuses.
Des allégations qui circulaient depuis plus de dix ans, sans jamais aboutir. En 2015, un post anonyme signé « Shi Zhengyi » avait accusé l’abbé d’avoir deux filles cachées avec deux compagnes différentes, dont une nonne du temple. À l’époque, la commission religieuse de la province du Henan avait classé l’affaire sans suite, en novembre 2015. La même histoire est ressortie dix ans plus tard, cette fois validée par les autorités centrales et la justice ordinaire.
Quand le site officiel s’était fait pirater
Les premières alertes datent pourtant de loin. En novembre 2009, le site officiel du temple a été piraté deux fois en quelques jours, raconte le Wall Street Journal dans sa chronique China Real Time. La première fois, les attaquants avaient laissé sur la page d’accueil une calligraphie au vitriol : « Mauvais moine Shaolin Shi Yongxin, va en enfer ». La seconde, une fausse lettre signée de l’abbé reconnaissait, mensongèrement, une vie matérialiste et la commercialisation du temple. Le monastère avait à chaque fois dénoncé une manipulation.
Six ans plus tard, en 2015, les mêmes rumeurs sur sa double vie ressurgissaient, accompagnées d’accusations sur son inscription à deux états civils différents, un avantage majeur en Chine où le hukou conditionne l’accès aux services publics. Le post mettait aussi en doute son ascension à la tête du temple : Shi aurait été excommunié pour vol par deux anciens abbés, Xingzheng en 1987 et Dechan en 1988, des sanctions validées à l’époque par l’Association bouddhiste de Chine. Le temple avait à nouveau démenti. Cette fois, le tribunal a refermé toutes les portes de sortie.
L’ascension d’un fils de paysan devenu icône
Né dans une famille modeste de l’Anhui, Shi est entré au temple à 16 ans, sur la demande de ses parents. Il a reçu l’ordination complète à 19 ans, en 1984, puis a passé plusieurs années dans des collèges bouddhistes avant d’être désigné comme successeur à 22 ans. Une nomination déjà controversée. Vingt-trois ans plus tard, devenu vice-président de l’Association bouddhiste de Chine et délégué à quatre sessions consécutives du Congrès national populaire (de la 9e à la 12e), il avait fait du temple un symbole de « soft power » chinois à l’étranger.
Une stratégie qu’il assumait : « La commercialisation, l’industrialisation, peu importe le mot que vous utilisez, c’est un chemin qui mène à la vérité du Zen », déclarait-il en 2011 au People’s Daily. Le but affiché, « consolider la confiance et la sagesse du peuple chinois ». Au passage, le temple a accepté en 2001 la destruction du village voisin pour faciliter sa candidature au patrimoine mondial de l’UNESCO, une décision qui avait déjà heurté à l’époque.
Un nouveau visage au pied des monts Song
Le temple a déjà tourné la page. Shi Yinle, ancien abbé du temple du Cheval Blanc à Luoyang, a été transféré fin juillet 2025, juste après la mise sous enquête de son prédécesseur. Le nouvel abbé hérite d’une institution mondialement connue, mais durablement éclaboussée. Pékin a entamé une remise à plat de la gestion des monastères chinois, jugée trop opaque. Le quotidien malaisien The Star estime que l’affaire Shi Yongxin pourrait déclencher une refonte du modèle économique des temples, qui mélangent depuis trois décennies dévotion, tourisme de masse et marques commerciales.
Le calendrier n’est pas anodin. La chute de l’ancien abbé tombe au moment où le pouvoir chinois cherche à resserrer le contrôle sur les institutions religieuses, dans un mouvement plus large d’épuration anti-corruption lancé depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012. Shi Yinle prend ses fonctions sans tapage, dans un monastère où la suspicion sera durable. Aucun appel n’a pour l’instant été annoncé par la défense de Shi Yongxin.