Le baril de Brent a chuté de 18% en quelques heures après l’annonce d’une trêve avec l’Iran. Une baisse spectaculaire. Pourtant, l’Union française des industries pétrolières (UFIP) prévoit une répercussion de seulement 5 à 10 centimes à la pompe, dans le meilleur des cas. Pas 18%. Pas même 10%. L’arithmétique du carburant est bien plus compliquée qu’un simple reflet du cours du brut.

Plus de la moitié du prix échappe au marché

Prenez un litre de SP95-E10 acheté aujourd’hui en France. Environ 54% de son prix ne variera jamais avec le cours du pétrole. Ce sont les taxes, fixes par nature.

La structure est la suivante. Une accise (l’ancienne TICPE, rebaptisée en 2022) de 67 centimes par litre est prélevée, quelle que soit la valeur du baril. La TVA à 20% s’applique ensuite sur l’ensemble : produit plus accise. Ce qui signifie que l’État perçoit une taxe sur la taxe elle-même. La composante carbone de l’accise, elle, est gelée depuis 2018 à 44,6 euros la tonne de CO₂. Elle ne bouge pas non plus.

Pour le gazole, la pression fiscale est légèrement plus basse (48% du prix à la pompe), mais le principe reste identique. Selon les données de Connaissance des Énergies compilées en mars 2026, la part du pétrole brut représente environ 28% du prix de l’essence et 35% du gazole. Tout le reste, c’est la chaîne industrielle et l’État.

Du puits à la pompe : un circuit de trois semaines

Ce que les automobilistes paient aujourd’hui, c’est du pétrole acheté il y a plusieurs semaines. Les raffineries travaillent avec des stocks constitués à l’avance, souvent à des prix négociés bien avant que le cours du brut ne s’effondre. Vider ces stocks pour les remplacer par du pétrole moins cher prend du temps, et coûte de l’argent.

Le cycle complet, du champ pétrolier jusqu’à la station-service, dure en moyenne deux à trois semaines. Raffinage, transport par oléoduc ou camion-citerne, stockage intermédiaire, approvisionnement du point de vente : chaque étape représente un coût fixe qui ne recule pas quand le brut recule. Ces frais de distribution absorbent environ 17% du prix à la pompe, quelle que soit la conjoncture.

S’ajoute à cela l’effet de change. Le pétrole est coté en dollars sur les marchés internationaux. Si l’euro faiblit simultanément face au dollar, une partie de la baisse du baril s’évapore avant même d’atteindre la raffinerie française. En avril 2026, ce paramètre pèse : le dollar reste fort, ce qui réduit mécaniquement le gain théorique pour les acheteurs européens.

L’effet fusée-plume : les hausses montent vite, les baisses descendent lentement

Les économistes ont un nom pour ce phénomène : l’asymétrie de transmission. Ou, de façon plus imagée, l’effet « fusée-plume ». Quand le brut monte, les prix à la pompe grimpent comme une fusée. Quand il redescend, ils tombent comme une plume.

La raison est structurelle. En période de hausse, les distributeurs répercutent rapidement les nouvelles cotations pour protéger leurs marges sur les stocks qu’ils vont renouveler plus cher. En période de baisse, ils écoulent d’abord les volumes achetés à prix élevé avant de baisser l’affichage. Comme l’explique l’économiste Valérie Mignon du Cercle des économistes, les opérateurs exploitent aussi « l’asymétrie d’information des consommateurs » : tant que les automobilistes ne savent pas si une baisse à la pompe reflète le brut ou un ajustement de marge, la pression de marché reste limitée.

Ce mécanisme n’est pas propre à la France. Des études menées sur les marchés américain, britannique et allemand aboutissent aux mêmes conclusions. La concurrence entre stations atténue l’effet, sans l’éliminer. Les grandes surfaces, qui pratiquent des marges très serrées sur les carburants pour attirer des clients, accélèrent en général la transmission à la baisse. Mais leur poids ne suffit pas à inverser la tendance globale.

Que peut-on espérer concrètement ?

Sur une chute de 18% du baril, le calcul théorique donne environ 13 à 15 centimes de baisse potentielle à la pompe, en tenant compte de la part taxée incompressible. Mais la réalité sera plus proche de 5 à 10 centimes, selon l’UFIP, qui représente les industries pétrolières françaises. L’organisation a précisé que cette répercussion interviendrait « dans les prochains jours », pas dans les prochaines heures.

Plusieurs scénarios peuvent réduire davantage ce gain. Si le dollar se raffermit, si les marges de raffinage restent sous tension (les capacités européennes sont encore contraintes depuis la fermeture de plusieurs raffineries entre 2008 et 2014), ou si les stocks actuels ont été constitués à des prix de marché élevés, la répercussion finale sera plus faible.

À l’inverse, une baisse durable du brut qui s’étale sur plusieurs semaines finit par se faire sentir plus fortement. Les études empiriques montrent qu’une variation de 10% du cours du brut entraîne, après quatre à six semaines, une variation de 3 à 4 centimes à la pompe en France. Pas dix. Pas cinq. Trois à quatre.

Ce que l’État peut faire, et ce qu’il ne fait pas

En 2022, face à une flambée du brut après l’invasion de l’Ukraine, le gouvernement français avait instauré une remise directe à la pompe : 18 centimes par litre pris en charge par le budget de l’État, portée à 30 centimes à l’automne. Coût total : plus de 7 milliards d’euros sur six mois. Cette intervention avait démontré que les prix à la pompe pouvaient bouger rapidement si la volonté politique était là. Mais aussi que ce type de mesure grève lourdement les finances publiques.

Dans l’autre sens, il n’existe pas de mécanisme automatique qui forcerait les distributeurs à baisser leurs prix dès que le brut recule. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) surveille les marges, mais sans pouvoir imposer de plancher tarifaire à la baisse. La comparaison européenne est instructive : l’Allemagne, où les taxes sur le carburant sont légèrement inférieures, a constaté des transmissions légèrement plus rapides lors des baisses de brut. Mais l’effet reste marginal, car la structure logistique, elle, est la même partout en Europe occidentale.

Une fenêtre courte avant la prochaine variable

La trêve avec l’Iran a fait chuter le baril. Mais les marchés pétroliers restent sous l’influence croisée des décisions de l’OPEP+, de la demande chinoise qui fluctue et des tensions géopolitiques dans d’autres régions. Une reprise des hostilités, une coupe de production décidée à Ryad, ou une reprise économique plus forte que prévu en Asie du Sud-Est peuvent effacer en quelques séances ce que la trêve a accordé.

Pour les automobilistes français, la fenêtre de baisse réelle à la pompe se situe entre la fin de semaine prochaine et le milieu du mois d’avril. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a dit que « le gouvernement y veillerait ». Les industriels ont posé leur fourchette. Le reste dépend d’une chaîne logistique qui, elle, ne s’adapte pas à la vitesse d’un tweet sur les marchés.