Tout a commencé par un courriel reçu en plein hiver, avec un seul mot dans l’objet : « sumo ». Au Croisic, sur la presqu’île guérandaise, Gautier Férard a d’abord cru à une erreur. Sa petite entreprise vend du sel, pas des places pour le Japon.

Six mois plus tard, près de 200 kilos de sel de Guérande prenaient la route de Paris. Sans eux, le tournoi de sumo le plus attendu en France depuis trente ans n’aurait pas pu se tenir.

Un message venu du Japon en plein hiver

Gautier et Mérédith Férard ont la trentaine, ils sont frère et sœur, et ils dirigent Les Artisans du Sel, une maison installée au bord des marais du Croisic, en Loire-Atlantique. Leur métier : récolter, transformer et vendre le sel d’une vingtaine de paludiers. Quand le message japonais tombe, personne dans l’équipe ne fait le lien entre leur fleur de sel et les colosses en pagne. « On a été un peu étonnés », résume Gautier Férard auprès de France 3 Pays de la Loire.

Les premiers échanges tournent court. Les Japonais jugent le sel trop gros et envoient un échantillon de celui qu’ils emploient d’habitude, une poudre qui ressemble à du sucre très fin. Il faut affiner, trier, recommencer. L’entreprise finit par livrer une centaine de kilos de fleur de sel calibrée pour l’occasion, le reste complétant les quelque 200 kilos partis de la côte atlantique.

Pourquoi le sumo ne combat jamais sans sel

Dans ce sport, le sel n’a rien d’un détail folklorique. Avant chaque assaut, le lutteur saisit une poignée de cristaux et la projette sur le dohyo, le cercle d’argile de 4,55 mètres où se règlent les duels. Le geste, hérité du shintoïsme, purifie l’aire de combat et chasse les mauvais esprits. Il vaut aussi protection : on demande aux divinités d’épargner les corps.

« Sans sel, pas de tournoi », a posé David Rothschild, le promoteur de l’événement. La phrase n’a rien d’une coquetterie. Sur deux jours de compétition et des dizaines de face-à-face, la consommation grimpe vite, chaque rikishi répétant le rite à chacune de ses entrées sur le ring. Voilà pourquoi les organisateurs ont compté en centaines de kilos, et non en simples poignées.

Des pieds nus, un sel trop coupant

Restait un obstacle très matériel. Les sumotoris s’affrontent pieds nus, et un sel trop grossier entaille la peau. Les organisateurs ont donc réclamé une matière très blanche et surtout très fine, capable de joncher l’argile sans la transformer en papier de verre. La fleur de sel guérandaise, récoltée à la surface des œillets, cochait les cases.

Ce sel n’est pas un condiment comme un autre. Cueillie à la main par les paludiers, quand le soleil, la sécheresse et le vent d’est s’alignent, la fleur de sel de Guérande porte le surnom d’or blanc. C’est aussi le seul sel marin français distingué par un Label Rouge, décroché dès 1991, et le bassin bénéficie d’une indication géographique protégée à l’échelle européenne depuis 2012. D’après Bpifrance, qui a retracé l’aventure de la PME, les hôtes japonais cherchaient justement une rencontre des terroirs : faire dialoguer un produit emblématique du littoral français avec un art millénaire de l’archipel. Un clin d’œil culturel, payé en notoriété pour une maison familiale jusque-là inconnue du grand public.

Bercy transformé en arène japonaise

Le décor, lui, dépassait largement l’atelier du Croisic. Les 13 et 14 juin, l’Accor Arena a reçu 62 rikishi et une délégation de près de 150 personnes pour la première compétition de ce rang organisée en France depuis 1995. Quelque 25 000 spectateurs ont rempli les gradins sur les deux jours, billets de 81 à plus de 2 000 euros à l’appui. Les deux yokozuna, rang suprême de la discipline, Hoshoryu et Onosato, ont assuré les démonstrations de cérémonie.

Déplacer de tels gabarits, de 70 à près de 280 kilos sur la balance, relève du casse-tête. Deux avions ont été affrétés pour répartir la charge, les champions installés en première classe, les autres en classe affaires ou en économique avec deux sièges chacun. La raison n’est pas que pratique. « Comme pour le Président et le Premier ministre, les rikishis doivent être séparés pour qu’en cas de problème, il en reste », expliquent les organisateurs, cités par France 24. À l’arène comme à l’hôtel, les sanitaires ont dû être renforcés et le riz commandé en abondance.

En 1995, déjà, un président conquis

Si la France retrouve le sumo après une si longue éclipse, elle le doit en partie à un homme. En 1995, tout juste élu, Jacques Chirac avait fait venir les lutteurs à Bercy pour trois jours retransmis à la télévision. Le chef de l’État vouait au sport national japonais une passion connue jusqu’à Tokyo, au point qu’une Coupe du président de la République, vite rebaptisée Coupe Jacques Chirac, a vu le jour en 2000. Elle figure depuis parmi les distinctions les plus convoitées du circuit. Trente ans après son premier coup d’éclat, le sumo reposait de nouveau sur un peu de France.

Kotozakura sacré, le sel reparti dans les valises

Sur l’argile, c’est Kotozakura qui a soulevé le trophée, vainqueur du yokozuna Hoshoryu dans le combat décisif, rapporte le Japan Times. Le lutteur, qui avait renoncé au tournoi de mai à cause de douleurs au bas du dos, a salué une ferveur rare et un public parisien scandant son nom.

Le tournoi remballé, il reste au Croisic une vitrine inespérée et la preuve qu’une fleur de sel atlantique peut s’inviter au cœur d’un rituel japonais. Les organisateurs n’ont pas encore dit s’ils reviendront à Paris. Si l’idée se concrétise, la fratrie Férard sait déjà quel calibre préparer.