2,6 milliards de livres sterling, trois réacteurs et un pari : celui de fabriquer des centrales nucléaires comme on assemble des voitures. Le Royaume-Uni vient de signer, ce 13 avril, le contrat qui lance officiellement ses premiers petits réacteurs modulaires (SMR). Après le gouffre financier d’Hinkley Point C, Londres change radicalement de philosophie nucléaire.
Un réacteur qui tient dans un hangar
Le contrat lie Rolls-Royce SMR à Great British Energy-Nuclear, la branche nucléaire du fonds énergétique public britannique. Trois réacteurs seront implantés à Wylfa, sur l’île d’Anglesey au nord du pays de Galles, un ancien site nucléaire décommissionné depuis plusieurs années. Chaque unité développera 470 mégawatts électriques, de quoi alimenter environ un million de foyers. À pleine capacité, les trois réacteurs fourniront 1,4 gigawatt pendant au moins soixante ans.
La particularité tient dans les dimensions. Le cœur du réacteur mesure 16 mètres de long sur 4 mètres de large. Comparé aux mastodontes EPR qui occupent des chantiers de plusieurs kilomètres carrés, c’est un changement d’échelle radical. Rolls-Royce promet que 90 % des composants seront fabriqués en usine, dans des conditions contrôlées, avant d’être assemblés sur site. Le principe est emprunté à l’industrie automobile : standardiser la production pour comprimer les coûts et les délais. Chaque module sort d’une chaîne de fabrication, est transporté par convoi, puis raccordé sur place comme une pièce de Lego industriel.
Le traumatisme Hinkley Point C en toile de fond
Le virage britannique vers les SMR ne sort pas de nulle part. Hinkley Point C, la méga-centrale EPR construite par EDF dans le Somerset, est devenue un cas d’école de dérapage industriel. Lancée en 2017 pour un budget de 18 milliards de livres, la facture atteint désormais 35 milliards en prix 2015, soit environ 48 milliards en valeur actuelle, selon le New Civil Engineer. La mise en service, prévue initialement pour 2025, a été repoussée à 2030. En février 2026, EDF a inscrit une dépréciation de 2,5 milliards d’euros dans ses comptes annuels, citant des problèmes persistants sur les travaux électromécaniques.
Le constat est brutal : un seul réacteur EPR a coûté au contribuable et à EDF l’équivalent du budget annuel de défense de la Belgique. Face à ce bilan, le gouvernement Starmer a accéléré la piste des réacteurs modulaires. En juin 2025, Rolls-Royce SMR a été sélectionné comme partenaire technologique privilégié. En novembre, le site de Wylfa a été confirmé. Et en avril 2026, le contrat scelle l’entrée en phase opérationnelle : conception détaillée, démarches réglementaires et préparation du chantier.
2,6 milliards et un prêt de 600 millions
Le financement repose sur plusieurs piliers. Le budget de 2025 (Spending Review) a réservé 2,6 milliards de livres pour le programme SMR dans son ensemble. Le National Wealth Fund, fonds souverain britannique, complète avec un prêt pouvant atteindre 599 millions de livres. Un contrat de 300 millions a aussi été signé dès le 1er avril avec Litmus Nuclear, coentreprise formée par Amentum et Cavendish Nuclear, pour assurer le rôle d’ingénieur propriétaire sur un maximum de quatorze ans.
Le chantier promet environ 3 000 emplois au pic de construction, auxquels s’ajouteront des milliers de postes dans la chaîne d’approvisionnement nationale. BAM Nuttall, Laing O’Rourke et Atkins figurent parmi les partenaires industriels déjà embarqués. Tufan Erginbilgic, PDG de Rolls-Royce, a qualifié ce contrat de « jalon critique » pour un pays qui vise, selon ses mots, « un âge d’or du nouveau nucléaire ».
La course mondiale aux mini-réacteurs
Le Royaume-Uni n’avance pas seul sur ce terrain. La République tchèque a sélectionné la technologie Rolls-Royce SMR dès octobre 2024 pour déployer jusqu’à six unités, soit 3 gigawatts de capacité installée. L’énergéticien tchèque ČEZ a pris 20 % du capital de Rolls-Royce SMR pour accompagner le développement. Aux États-Unis, NuScale Power reste le seul concepteur à détenir une certification de la Nuclear Regulatory Commission pour un SMR, avec des modules de 60 mégawatts chacun, nettement plus petits que le design britannique.
La France, paradoxalement, accuse du retard dans cette course. EDF a relancé en 2024 la conception de son propre SMR, baptisé Nuward, en repartant quasiment de zéro après avoir abandonné le design initial jugé trop innovant par ses propres clients. La nouvelle version, d’environ 400 mégawatts, ne devrait voir son prototype fonctionner qu’en 2035, selon World Energy. Neuf ans après Wylfa, si le calendrier britannique tient. Pour le pays qui exploite le plus grand parc nucléaire d’Europe, le décalage interpelle.
Des questions sans réponse avant 2029
Le contrat signé ce lundi ne garantit pas encore la construction. Il enclenche la phase de conception détaillée et d’obtention des autorisations réglementaires. Le réacteur Rolls-Royce est actuellement dans la troisième et dernière étape de l’évaluation de conception générique (GDA) menée par les autorités nucléaires britanniques. La décision finale d’investissement n’interviendra qu’en 2029.
Le site de Wylfa pourrait, à terme, accueillir jusqu’à huit réacteurs modulaires. Mais les sceptiques rappellent que le nucléaire britannique enchaîne les promesses non tenues depuis deux décennies. Le concept « 90 % en usine » séduisant sur le papier n’a jamais été testé à cette échelle pour des réacteurs nucléaires. Et le coût par mégawatt, que Rolls-Royce n’a toujours pas rendu public, reste l’inconnue majeure du programme.
Chris Cholerton, directeur général de Rolls-Royce SMR, assure que « l’accord apporte clarté et élan au programme, en permettant la transition de la planification vers la réalisation ». Les premiers électrons sont espérés au milieu des années 2030. D’ici là, le Royaume-Uni aura investi des milliards dans un pari technologique qui, s’il fonctionne, pourrait redéfinir l’économie du nucléaire civil à l’échelle mondiale. Le premier test grandeur nature du réacteur modulaire européen se joue sur une île galloise de 60 000 habitants.