2 000 postes à supprimer. Ce mercredi 15 avril, la BBC a convoqué ses salariés pour leur annoncer la plus grosse vague de licenciements en quinze ans, et le patron qui signera ces lettres ne prendra ses fonctions que le 18 mai.

Le groupe britannique emploie 21 508 personnes. Il veut en perdre un dixième d’ici 2029, pour économiser environ 500 millions de livres, soit près de 585 millions d’euros. La réunion du jour a été animée par Rhodri Talfan Davies, directeur général par intérim, le temps que Matt Brittin s’installe. L’ancien cadre de Google, choisi par le conseil d’administration en mars pour redresser la maison, hérite d’un chantier social qui a commencé sans lui.

Un nouveau patron, une vieille équation

Brittin arrive avec un profil inhabituel pour le service public britannique. Quinze ans chez Google, dont plusieurs à la tête des opérations européennes, un salaire annuel fixé à 565 000 livres, identique à celui de son prédécesseur Tim Davie. Ce dernier avait annoncé son départ à l’automne 2025, à la suite d’une polémique sur un montage douteux d’un documentaire de la chaîne. Davie quittera officiellement ses fonctions le 2 avril, laissant à son remplaçant une boîte aux lettres pleine de comptes à rebours.

Le plus urgent tient en deux dates. La charte royale qui fixe la mission et le financement de la BBC expire fin 2027, et les négociations avec le gouvernement britannique doivent aboutir avant cet horizon. Or la redevance télévisuelle, qui rapporte l’essentiel des 4 milliards de livres que le groupe dépense chaque année pour son service public, n’a plus les faveurs de Downing Street. Les ministres parlent ouvertement de réforme, sans dire ce qu’ils veulent mettre à la place.

Un dixième en moins, trois années pour le digérer

Selon l’Irish Times, qui a révélé le plan mercredi matin, la coupe de 10 % s’étalera sur trois exercices. Le groupe invoque des « pressions financières substantielles », vocabulaire habituel des communiqués sociaux. En coulisses, la direction renvoie la facture à trois phénomènes qu’elle juge incontrôlables : l’inflation, la crise du coût de la vie et le recul continu de la télévision linéaire. La guerre en Iran, déclenchée cet hiver, a aggravé les deux premiers, avec une flambée des carburants et des prix alimentaires que la redevance gelée ne peut compenser.

Les salariés, eux, avaient reçu un courriel la veille les convoquant à un rendez-vous décrit comme « important ». Deadline, qui a parlé à plusieurs employés avant la réunion, rapporte un climat lourd, un mot qui revenait : « ominous ». Personne ne sait encore quelles divisions paieront le tribut le plus lourd. La BBC n’a pas communiqué de répartition et promet des arbitrages dans les semaines qui viennent.

Le paradoxe Brittin : couper, puis faire pousser

La stratégie affichée ressemble à s’y méprendre à celle des grands studios américains : réduire l’effectif hérité, concentrer les moyens sur les poches de croissance. Le plan cite trois priorités. iPlayer, la plateforme de streaming maison, qui doit devenir la vitrine de la marque. Les formats courts pour YouTube, TikTok et Instagram, seul moyen identifié de parler aux moins de trente ans. Et BBC Studios, le bras de production commerciale, qui vend des programmes dans le monde entier et dégage des marges bien plus confortables que l’antenne publique.

L’embauche d’un ancien de Google prend ici tout son sens. Brittin connaît les codes du numérique, il a passé sa carrière à convaincre des annonceurs et des éditeurs que la publication passait par les plateformes. Sa mission n’est plus de défendre la BBC comme institution, mais de la réinventer comme marque capable de vivre à côté de Netflix, d’Amazon Prime et des créateurs qui lèvent des millions sur YouTube. The Conversation parle d’un « moment existentiel » pour le radiodiffuseur.

La presse anglo-saxonne saigne depuis deux ans

Le plan BBC s’inscrit dans un chapitre déjà lourd. D’après le décompte tenu par Press Gazette, le journalisme anglo-saxon a perdu 3 434 postes en 2025, 3 875 en 2024 et près de 6 000 en 2023. Les départs annoncés depuis janvier enfoncent le clou : CBS News a supprimé 66 emplois, soit 6 % de ses équipes, et fermé sa radio. Associated Press a lancé un plan de départs volontaires visant moins de 5 % de ses effectifs mondiaux. ABC News, Axios, The Observer et Pink News ont également taillé. La BBC, par le seul volume de ses 2 000 postes concernés, dépasse à elle seule l’addition de ces coupes nord-américaines.

Le contraste est cruel pour les salariés de Broadcasting House. Leurs prédécesseurs avaient traversé la crise de 2010, quand le gouvernement Cameron avait imposé à la BBC d’absorber le coût de la redevance des plus de 75 ans. La direction avait alors supprimé plus de 1 000 postes en cinq ans. Cette fois, le couperet tombe deux fois plus vite, sur une entreprise dont la marge de manœuvre budgétaire est comparable à celle d’une grande chaîne privée : aucune.

La redevance, bombe à retardement

La vraie question, celle qui se cache derrière le plan social, concerne le modèle économique lui-même. La redevance britannique rapporte environ 3,8 milliards de livres par an, soit 95 % du budget du service public. Or son nombre de payeurs recule chaque année. Les foyers ne regardant plus la télévision en direct peuvent légalement s’en dispenser, ce que font de plus en plus de jeunes adultes. Le Royaume-Uni a perdu près de 500 000 contributeurs entre 2022 et 2024, selon les propres chiffres de TV Licensing, l’agence qui collecte la taxe.

La France avait tranché autrement en 2022, en supprimant la redevance et en basculant le financement de France Télévisions et Radio France sur une fraction de TVA. Les syndicats britanniques surveillent le débat avec anxiété. Le BECTU, principal syndicat du secteur audiovisuel, dénonçait déjà en février une « tendance inquiétante » à la réduction systématique des effectifs, évoquant un risque pour la qualité éditoriale. Son communiqué du jour devrait durcir le ton.

Ce que Brittin trouvera sur son bureau le 18 mai

Cinq semaines avant la prise de fonction officielle, les contours du mandat se dessinent. Boucler la négociation de la charte avant fin 2027. Tenir les économies sans tuer la production maison. Convaincre un Premier ministre fragilisé par la guerre en Iran que l’audiovisuel public mérite encore un chèque. Et, accessoirement, faire passer l’idée auprès de rédactions historiquement rétives que 2 000 collègues vont disparaître au nom de la transformation.

Un premier jalon est déjà fixé. Le rapport annuel 2026 de la BBC, attendu en juillet, détaillera la cartographie précise des suppressions. Les salariés qui attendent des réponses sur leur avenir devront patienter plusieurs mois avant de savoir si leur nom figurera sur la liste. D’ici là, la nouvelle direction devra réussir un exercice que Google n’a jamais eu à gérer : annoncer un licenciement sur dix en conservant une ligne éditoriale indépendante.