80 € en septembre 2025. 309 € en avril 2026. En six mois, le prix plancher d’un kit de mémoire DDR5 32 Go a quadruplé en France, selon le comparateur DropReference. Derrière cette flambée, une cause unique : les centres de données qui alimentent l’intelligence artificielle engloutissent la quasi-totalité de la production mondiale de puces mémoire. Et la pénurie ne fait que commencer.

70 % de la production pour les serveurs, des miettes pour le reste

Le déséquilibre est vertigineux. Selon les analyses d’IDC relayées par Tom’s Hardware, les centres de données absorberont 70 % de la production mondiale de puces DRAM en 2026, contre moins de 50 % deux ans plus tôt. OpenAI, Google, Meta et Microsoft se livrent une guerre de surenchère pour sécuriser leurs approvisionnements en mémoire haute performance, nécessaire au fonctionnement de leurs modèles d’IA. Ces géants paient bien plus cher que n’importe quel fabricant de PC ou de smartphone, ce qui pousse les producteurs de puces à leur réserver la priorité.

Le problème ne se limite pas aux barrettes classiques. La mémoire à haute bande passante (HBM), utilisée dans les accélérateurs d’IA comme les puces Nvidia, dévore désormais 23 % des wafers de silicium consacrés à la DRAM, rapporte Tech Insider. Chaque wafer alloué à la HBM est un wafer retiré de la production de DDR5 pour ordinateurs ou de LPDDR5 pour téléphones. Le résultat : une pénurie structurelle, pas un simple décalage entre l’offre et la demande.

29 ans de Crucial, effacés par un communiqué

Le symbole le plus brutal de ce basculement porte un nom : Crucial. En décembre 2025, Micron Technology, troisième producteur mondial de mémoire, a annoncé l’arrêt de sa marque grand public après 29 ans d’existence. Les derniers kits Crucial ont quitté les chaînes de production en février 2026. Le fabricant américain a redirigé l’intégralité de ses capacités vers la mémoire pour serveurs d’IA, un segment dont les marges écrasent celles du marché grand public.

« Une décision difficile », a concédé Micron dans son communiqué aux investisseurs. PC Gamer a résumé l’humeur du secteur en titrant « La crise de la RAM ne fait que commencer ». Car le retrait de Micron laisse deux acteurs seulement face à la demande planétaire de mémoire grand public : Samsung et SK Hynix, tous deux sud-coréens, tous deux eux aussi tournés massivement vers l’IA.

Le Quest à 600 dollars, le smartphone à 8 Go

Les conséquences en cascade touchent déjà les rayons. Meta a annoncé ce mercredi 16 avril que ses casques de réalité virtuelle augmenteraient de 50 à 100 dollars dès le 19 avril, rapporte TechCrunch. Le Quest 3 passe à 599 dollars, le Quest 3S à 349 dollars. La raison invoquée : le coût des composants mémoire.

Le cas Meta n’est que la partie visible. Framework, fabricant de PC portables modulaires, a relevé de 50 % le prix de ses options mémoire DDR5. Les constructeurs de smartphones envisagent de revenir à 8 Go de RAM sur leurs modèles d’entrée de gamme, alors que 16 Go étaient devenus la norme en 2025, rapporte Tom’s Guide. Selon CyberPowerPC, les prix de la mémoire dans les configurations préassemblées ont grimpé de 500 %. Construire soi-même son PC coûte désormais plus cher qu’acheter une machine déjà montée, une inversion historique sur le marché du matériel informatique.

Même Apple, pourtant réputé pour ses contrats d’approvisionnement blindés, n’échappe pas à la vague. Son accord longue durée avec un fournisseur DRAM a expiré en janvier 2026, et des hausses de prix sur les iPhone et MacBook sont attendues d’ici l’été, selon Tom’s Guide.

Deux fabricants face à une planète de consommateurs

La géographie industrielle explique l’ampleur du problème. Trois entreprises contrôlent la quasi-totalité de la production mondiale de DRAM : Samsung, SK Hynix et Micron. Avec le retrait de Micron du marché grand public, le duopole restant concentre un pouvoir de fixation des prix sans équivalent dans l’industrie technologique. Samsung a d’ailleurs annoncé en décembre 2025 un doublement de ses tarifs DRAM, une décision que les analystes du secteur qualifient de « signal de départ » pour une nouvelle vague de hausses.

Bloomberg a qualifié la situation de « crise des puces mémoire » dès février 2026. L’IEEE Spectrum, publication de référence en ingénierie, s’interroge : la construction de nouvelles usines pourra-t-elle résoudre la crise d’ici 2028 ? La réponse dépend de la capacité des fonderies à augmenter leur production de wafers, un processus qui prend deux à trois ans entre la décision d’investissement et la première livraison de puces.

Un plateau avant le prochain pic

Le marché traverse actuellement une phase de stabilisation trompeuse. Les prix de la DDR5 n’augmentent plus que de 1 à 2 % par mois depuis février, note DropReference, mais ce plateau se situe quatre fois au-dessus des niveaux d’il y a six mois. Un kit DDR5 6000 MHz CL30 en 2×16 Go, la configuration la plus courante pour un PC de jeu, se négocie autour de 309 € en France, 390 dollars aux États-Unis. Il y a un an, le même kit valait entre 80 et 110 dollars outre-Atlantique.

Le véritable pic tarifaire est attendu vers le milieu de l’année 2026, lorsque les serveurs d’IA de nouvelle génération entreront massivement en production. SK Hynix, deuxième producteur mondial, prévoit que la pénurie persistera « jusqu’à fin 2027 ». Pour les consommateurs, le message est limpide : pas de retour aux prix d’avant la crise avant dix-huit mois au minimum, et une baisse lente plutôt qu’un effondrement brutal.

Le prochain rendez-vous est fixé. Samsung publie ses résultats trimestriels fin avril, et les analystes scruteront la répartition de sa production entre serveurs d’IA et marché grand public. Si le curseur continue de glisser vers l’IA, le kit de RAM à 80 € appartiendra définitivement au passé.