83,6 milliards de dollars. C’est la somme que Meta a engloutie dans son rêve de métavers depuis 2020, pour un résultat que presque personne n’utilise. Et l’argent file désormais ailleurs.

En octobre 2021, Mark Zuckerberg débaptisait Facebook pour fonder Meta. Le nom annonçait la couleur : l’avenir serait un monde virtuel où l’on travaillerait, jouerait et se retrouverait en avatars. Cinq ans plus tard, ce monde tient surtout dans une colonne de pertes. La division Reality Labs, qui porte les casques et les logiciels de réalité virtuelle, a cumulé 83,6 milliards de dollars de pertes opérationnelles entre 2020 et 2025, selon les documents financiers déposés par l’entreprise auprès du gendarme boursier américain, la SEC.

À l’automne 2021, la promesse avait pourtant tout d’une révolution. Lors de sa grande présentation annuelle, Zuckerberg montrait des réunions de travail entre collègues en avatars, des concerts virtuels, des amis jouant aux cartes à des milliers de kilomètres comme s’ils partageaient la même table. Le patron de Meta annonçait des centaines de millions d’utilisateurs à l’horizon de la décennie et un marché qui pèserait des milliers de milliards. Le mot « métavers », emprunté à un roman de science-fiction de 1992, est alors entré dans toutes les conférences d’entreprise et tous les plans stratégiques.

Une facture qui grossit chaque année

Le plus frappant n’est pas le total. C’est la trajectoire. Chaque exercice coûte plus cher que le précédent : 6,6 milliards en 2020, 10,2 en 2021, 13,7 en 2022, 16,1 en 2023, 17,7 en 2024, puis 19,2 milliards sur la seule année 2025. En face, Reality Labs a rapporté 2,2 milliards de revenus l’an dernier, une hausse de 2 %. Autrement dit, la division dépense près de neuf dollars pour chaque dollar gagné.

Le début 2026 ne corrige pas la tendance. Au premier trimestre, Reality Labs a encore perdu plus de 4 milliards de dollars, rapporte CNBC. Sur l’année, Zuckerberg prévient les investisseurs : les pertes resteront proches de celles de 2025. « Je m’attends à ce que les pertes de Reality Labs cette année ressemblent à celles de l’an dernier, et ce sera probablement le sommet avant qu’on commence à les réduire », a-t-il déclaré lors d’une conférence de résultats.

Horizon Worlds, le monde vide

Le symbole de l’échec porte un nom : Horizon Worlds, la plateforme sociale où les utilisateurs étaient censés se croiser en avatars sans jambes. Début 2022, Meta revendiquait environ 300 000 visiteurs actifs par mois. Dès octobre de la même année, ils étaient déjà moins de 200 000. Pour une entreprise qui compte plus de trois milliards d’utilisateurs sur ses applications, le chiffre tient de l’anecdote.

Les raisons de la désaffection tiennent en quelques mots. Les casques restent lourds et chers, la nausée guette après vingt minutes d’usage, et aucune application n’a jamais donné de vraie raison d’y rester. Les avatars dépourvus de jambes, devenus un objet de moquerie sur les réseaux, ont résumé à eux seuls le décalage entre la promesse et le produit. Pendant ce temps, le public découvrait une autre technologie, bien plus tangible, capable de rédiger un courriel ou de coder en quelques secondes.

Le 18 mars 2026, Meta a posté un message à sa communauté : Horizon Worlds quitterait la boutique des casques Quest fin mars et fermerait en réalité virtuelle le 15 juin, pour ne survivre qu’en application mobile. Deux jours plus tard, le directeur technique Andrew Bosworth faisait machine arrière lors d’une session de questions sur Instagram, assurant que la plateforme resterait accessible en VR « pour un avenir prévisible ». La marche arrière ne change pourtant rien au fond : aucun nouveau contenu en réalité virtuelle n’est prévu, et tout le développement se concentre désormais sur la version mobile.

L’argent change de cible

Pendant que le métavers s’éteint à petit feu, une autre promesse aspire les milliards : l’intelligence artificielle. Meta prévoit jusqu’à 135 milliards de dollars d’investissements en 2026 pour bâtir ce que Zuckerberg appelle une « superintelligence personnelle ». La bascule se lit aussi à l’intérieur de Reality Labs, où environ 70 % des dépenses visent maintenant les lunettes connectées dopées à l’IA plutôt que les casques de réalité virtuelle.

Ce virage n’est pas qu’un coup de communication. Les lunettes Ray-Ban Meta, vendues à plusieurs millions d’exemplaires, sont devenues le produit matériel qui marche réellement chez l’entreprise. Là où le casque isole l’utilisateur dans une bulle, la paire de lunettes se glisse dans le quotidien et se vend autour de 300 euros, à des années-lumière des 1 000 euros et plus d’un équipement VR complet.

Le métavers n’a pas tué Meta

Reste une question qui dérange les fossoyeurs trop pressés : comment une entreprise survit-elle à 83 milliards de pertes ? Parce que le reste du groupe imprime de l’argent. Facebook, Instagram et WhatsApp génèrent des dizaines de milliards de bénéfices par an grâce à la publicité, de quoi financer les paris les plus coûteux sans menacer la maison. Le métavers n’a pas coulé Meta. Il a servi de laboratoire ruineux, dont l’entreprise extrait aujourd’hui les capteurs, les écrans et les puces pour ses lunettes.

L’histoire rappelle un précédent. Google avait dépensé des fortunes dans ses Google Glass au début des années 2010 avant de les ranger, puis de recycler la technologie ailleurs. La Silicon Valley appelle ça « apprendre en brûlant du cash ». Pour le grand public, l’image qui restera est plus simple : un patron qui a changé le nom de son empire pour un univers virtuel, et qui regarde aujourd’hui ailleurs.

La prochaine conférence de résultats de Meta, à l’été 2026, dira si Zuckerberg tient sa promesse de réduire enfin les pertes. En attendant, le mot « métavers », omniprésent en 2021, a presque disparu de la bouche des dirigeants. Remplacé, mot pour mot, par « intelligence artificielle ».