Vendredi soir, Téhéran promettait le libre passage dans le détroit d’Ormuz. Samedi midi, les canonnières iraniennes tiraient déjà sur les premiers tankers. Entre les deux, une trêve de dix jours qui a volé en éclats avant même la fin du week-end.
10 heures plus tard, l’Iran a refermé le robinet
Le ballet diplomatique s’est joué en moins d’une journée. Jeudi 17 avril, l’Iran annonçait la réouverture complète du détroit pour les navires commerciaux, à la faveur d’un cessez-le-feu de dix jours conclu avec Washington. Quelques heures plus tard, le président du Parlement iranien Mohammad Bagher Ghalibaf douchait l’annonce : tant que le blocus naval américain maintiendra sous pression les ports iraniens, a-t-il prévenu, Ormuz restera sous contrôle strict.
Samedi 18 avril, 10h30 GMT : huit tankers avaient pu traverser, autant avaient fait demi-tour, selon les comptes d’Al Jazeera sur place. Le Corps des gardiens de la révolution, cité par la même rédaction, verrouillait le message. « Tant que les États-Unis ne rétablissent pas la pleine liberté de navigation, le statut du détroit d’Ormuz restera étroitement contrôlé », a prévenu le communiqué militaire, repris par PBS. Dans la foulée, le commandement iranien affirmait que le contrôle du détroit était revenu « à son état antérieur ».
Trois tankers essuient le feu au large d’Oman
Les attaques se sont enchaînées à l’aube. Un responsable américain cité par Axios parle de trois navires marchands visés sur la seule journée de samedi. L’UKMTO, l’organisme britannique qui suit les incidents maritimes, en recense deux, dont un tanker touché à environ 20 milles nautiques au nord-est d’Oman. Le bateau a été endommagé, mais aucune victime n’a été signalée, selon Axios et l’Irish Times.
Deux supertankers battant pavillon indien, rapporte PBS, ont dû rebrousser chemin. L’un transportait du brut irakien. Sur les images satellites compilées par la société de renseignement maritime Windward, plusieurs dizaines de navires stationnent désormais à l’entrée du détroit, en attendant un feu vert qui tarde à venir. Le spécialiste John-Paul Rodrigue, de l’université Texas A&M, résume à Al Jazeera : des bateaux tentent encore le passage, mais beaucoup font volte-face dès qu’ils entendent un tir.
Le blocus américain devenu casus belli
Côté américain, Donald Trump a lancé un avertissement sans ambages depuis la Maison-Blanche : la trêve pourrait ne pas être prolongée, et, de son propre aveu, Washington pourrait « recommencer à bombarder ». Le blocus naval imposé par les États-Unis sur les ports iraniens depuis le 13 avril reste la ligne rouge de Téhéran.
Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères Saeed Khatibzadeh l’a martelé dans la journée, d’après PBS : en maintenant ce blocus, les États-Unis « font peser un risque sur la communauté internationale, sur l’économie mondiale ». Il a aussi redit que l’Iran ne céderait pas son stock d’uranium enrichi, point central des négociations. Autre foyer parallèle, mais inséparable de la crise : un casque bleu irlandais a été tué samedi dans le sud du Liban, trois autres blessés dans le village de Ghandouriyeh lors d’une attaque imputée par Emmanuel Macron à des éléments proches du Hezbollah, selon l’Irish Times. Beyrouth a ouvert une enquête, les Forces de défense irlandaises ont confirmé que les 127 soldats de leur bataillon étaient « tous en vie et recensés ».
10 millions de barils soustraits au marché
L’arithmétique du détroit fait trembler les traders. Environ 20 % du pétrole mondial y transite chaque jour en temps normal, rappellent Al Jazeera et l’Agence internationale de l’énergie. Depuis le début de la crise, la banque ANZ chiffre à près de 10 millions de barils par jour le volume retiré du marché, soit davantage que la production quotidienne totale de l’Arabie saoudite. La même note, relayée par OilPrice, prévient que jusqu’à 2 millions de barils quotidiens pourraient rester hors service de façon durable, pour cause de réservoirs endommagés ou de redémarrages compliqués.
Le courtier Nomura, cité dans la même analyse, table sur 2,3 millions de barils supplémentaires perdus si le blocus américain devait s’étendre. Wood Mackenzie chiffre la reprise à « plusieurs mois, au moins jusqu’à la fin de l’été », même en cas de réouverture totale. Le cabinet Windward prévient que le passage reste conditionné au bon vouloir de l’armée iranienne, qui filtre toujours certaines nationalités : les navires chinois, russes, indiens ou irakiens passent, les autres sont priés d’attendre.
Goldman mise déjà sur un Brent à 120 dollars
Les projections bancaires se sont durcies en 48 heures. Goldman Sachs, dans une note publiée vendredi, prévoit un Brent au-dessus de 100 dollars en moyenne sur l’ensemble de 2026 si Ormuz reste fermé encore un mois. Plus loin, le scénario s’assombrit : 120 dollars le baril au troisième trimestre, 115 dollars au quatrième. La banque précise que ses propres risques sont « orientés à la hausse », ce qui, en langage feutré, veut dire qu’elle craint pire que son pire scénario.
ANZ, plus mesurée, parie sur un Brent au-dessus de 90 dollars d’ici la fin de l’année, contre 80 dollars en février. « Le marché du pétrole n’a plus besoin d’une escalade pour justifier ces niveaux de prix », a résumé la banque dans sa dernière note. Depuis le début du conflit, le 28 février, le Brent a touché un plus haut à 126 dollars le baril, le Dubai crude un record historique à 166 dollars le 19 mars. Vendredi soir, avant l’annonce de refermeture, il cédait plus de 9 % sur une seule séance pour clôturer à 90,38 dollars. Lundi matin, il devrait rattraper une partie du terrain perdu.
Trafic divisé par dix, ports saoudiens embouteillés
Sur le plan logistique, le détroit n’a jamais retrouvé son activité d’avant février. La compilation des attaques maritimes disponible dans les registres internationaux, reprise par plusieurs analystes, fait état de 16 navires marchands endommagés depuis le début du conflit, 7 abandonnés par leurs équipages, 12 marins tués ou portés disparus. Le remorqueur Mussafah 2 a été coulé. Le trafic a d’abord chuté de 70 %, puis s’est approché de zéro. Les ports saoudiens d’Al-Jubail et de Yanbu, sur la mer Rouge, absorbent un flux de secours via le pipeline Est-Ouest, dont la capacité plafonne à 5 millions de barils par jour.
La stratégie iranienne mise aussi sur des moyens moins spectaculaires : brouillage GNSS, fausses signatures AIS, mines marines. L’Union européenne a débloqué fin mars une enveloppe d’urgence pour renforcer l’opération Aspides, qui escorte désormais les navires européens entre le golfe d’Oman et la mer Rouge, selon un communiqué du Service européen pour l’action extérieure.
La trêve tient jusqu’à mercredi, pas après
Le cessez-le-feu signé entre Washington et Téhéran expire en milieu de semaine. Des médiateurs pakistanais cherchent une sortie par le haut, mais aucune nouvelle date de négociation n’est fixée, selon PBS. Entre-temps, des centaines de navires patientent à l’entrée du détroit, assurances triplées et primes de guerre exigées par les compagnies maritimes. Les stocks stratégiques européens sont déjà bas, relève Wood Mackenzie. Si Ormuz reste verrouillé après le 22 avril, la facture du plein d’essence risque de rappeler aux automobilistes français les flambées de l’automne 2022.