Une participation à 79,56 %. Un score qu’aucun autre scrutin n’avait atteint depuis la chute du Mur. Et un homme qui, il y a deux ans encore, prêtait serment à Viktor Orbán : Péter Magyar, 45 ans, vient de transformer son ancien camp en débris politique avec 53,2 % des voix face à 38,6 % pour le Fidesz.

Le résultat tombé dans la nuit du 12 au 13 avril ferme un cycle de seize années consécutives au pouvoir, vingt si l’on additionne le premier mandat d’Orbán entre 1998 et 2002. Aucun chef de gouvernement n’avait tenu aussi longtemps dans l’Union européenne. À Budapest, le Tisza rafle 16 des 18 circonscriptions de la capitale. Dans les campagnes de l’Est et du Sud, le Fidesz limite la casse mais perd 15,53 points par rapport à 2022.

Le pupille a fait tomber son maître

Magyar n’est pas un dissident venu d’ailleurs. Il a grandi dans la machine. Diplômé de droit en 2004, attaché du ministère des Affaires étrangères dès le retour du Fidesz au pouvoir en 2010, posté à la représentation hongroise à Bruxelles entre 2011 et 2018, puis patron de la société publique Magyar Közút avant de diriger l’organisme du prêt étudiant. Marié à Judit Varga, ministre de la Justice, il fait partie du cercle rapproché. Jusqu’à février 2024.

Cette semaine-là, la présidente Katalin Novák gracie un homme condamné dans une affaire d’agressions sexuelles dans un foyer pour enfants. Varga a contresigné le décret. La pression devient ingérable. Les deux femmes démissionnent. Magyar quitte tous ses postes et balance, dans une vidéo qui dépasse trois millions de vues : « quelques familles possèdent la moitié du pays ». Quelques jours plus tard, il diffuse un enregistrement de Varga décrivant comment le cabinet du Premier ministre aurait fait modifier des documents dans le scandale de corruption Schadl-Völner. La rupture est totale.

Aux européennes de juin 2024, le Tisza qu’il a rejoint ramasse près de 30 % des voix. C’est le meilleur score d’une formation non-Fidesz depuis 2006. Les sondages basculent dans la foulée et ne se redressent plus. Vingt-deux mois plus tard, l’opposition prend le Parlement.

141 sièges, le verrou constitutionnel saute

Le décompte définitif diffusé par le Bureau national des élections hongrois donne 141 sièges au Tisza sur les 199 que compte le Parlement monocaméral. Le Fidesz et son allié chrétien-démocrate KDNP s’effondrent à 52 sièges. Le parti d’extrême droite Notre Patrie (Mi Hazánk) franchit le seuil avec 5,63 % et 6 députés.

La barre des 133 sièges, celle qui permet de toucher à la Constitution, est franchie de huit voix. Magyar peut donc démanteler à la lettre les verrous installés par Orbán depuis 2011 : statut des juges, indépendance de la Cour constitutionnelle, droit électoral, prérogatives présidentielles. Le calcul est cruel pour le sortant. En 2022, le Fidesz lui-même tenait 135 sièges. Le successeur dispose d’une majorité plus large que celle qu’il abat.

JD Vance reparti les mains vides

Sept jours avant le vote, le vice-président américain JD Vance s’est déplacé à Budapest pour soutenir publiquement Orbán. Donald Trump avait multiplié les éloges depuis Washington. Le revers laisse la Maison Blanche silencieuse pendant plusieurs heures avant qu’aucune réaction officielle ne tombe, selon CNN, qui souligne que la défaite hongroise prive l’extrême droite européenne de son figure de proue le plus solide.

À Paris, Emmanuel Macron a salué « une victoire qui montre l’attachement du peuple hongrois aux valeurs de l’Union européenne ». À Bruxelles, Ursula von der Leyen a écrit que « la Hongrie a choisi l’Europe » et que « l’Union devient plus forte ». À Rome, Giorgia Meloni, alliée historique d’Orbán au sein du groupe ECR, a tout de même reconnu la « victoire électorale claire » de Magyar et promis une coopération constructive. À Kiev, Volodymyr Zelensky a parlé d’une « victoire retentissante ».

Vingt-deux milliards d’euros gelés en jeu

Le programme du Tisza tient sur quelques lignes simples : ramener la Hongrie dans le jeu européen, sortir du bras de fer permanent avec la Commission, réduire la dépendance énergétique au gaz russe d’ici 2035 et restaurer le système de freins et contrepoids. Magyar a promis l’adhésion à terme à la zone euro. Il propose aussi une limite de deux mandats pour le poste de Premier ministre, garde-fou directement inspiré du précédent qu’il vient lui-même de briser.

L’enjeu financier est connu : Bruxelles bloque depuis 2022 environ 22 milliards d’euros de fonds de cohésion et de plan de relance, conditionnés au respect de l’État de droit. La Commission a fait savoir, selon Euronews, qu’elle est prête à rouvrir les vannes dès que les premières réformes seront actées. Pour une économie hongroise stagnante depuis dix-huit mois, l’arrivée d’argent frais est l’argument le plus immédiat.

Sur l’Ukraine, un soutien sous conditions

Le pivot diplomatique sera plus prudent que ne l’espèrent certains. Magyar a refusé de reprendre les blocages d’Orbán contre l’aide européenne à Kiev et contre les paquets de sanctions visant Moscou. Mais il a aussi tenu à se démarquer d’un ralliement aveugle : il s’est dit « critique » sur une adhésion accélérée de l’Ukraine à l’Union, jugeant qu’il faut d’abord régler la question des minorités hongroises de Transcarpathie. Sur l’énergie, le pragmatisme prime : la dépendance au gaz et au pétrole russes restera réelle pendant plusieurs années, le temps de basculer vers d’autres fournisseurs.

Une autre rupture symbolique attend la chaîne publique MTVA. Magyar a annoncé qu’il suspendrait les journaux d’information du diffuseur d’État jusqu’à ce que des conditions « indépendantes, objectives et impartiales » soient garanties. Il a qualifié la rédaction actuelle de « fabrique de mensonges » à plusieurs reprises pendant la campagne, une formule reprise par Al Jazeera dans son portrait du nouvel homme fort.

Sulyok, le caillou présidentiel

Reste un acteur encombrant : Tamás Sulyok, président de la République, élu sur proposition d’Orbán après la démission de Novák. Magyar lui a publiquement demandé de se retirer pour éviter une cohabitation conflictuelle. Si le chef de l’État refuse, les 141 sièges du Tisza permettent une révision constitutionnelle qui pourrait raboter ses prérogatives ou modifier les règles d’élection présidentielle. La menace est ouverte.

Le calendrier institutionnel ne laisse plus beaucoup de marge. Le règlement intérieur du Parlement impose une session inaugurale au plus tard le 12 mai. Magyar table sur le 6 ou 7 mai pour réunir les nouveaux députés et faire valider son cabinet. D’ici là, il a demandé à Orbán de gouverner en affaires courantes et de s’abstenir de toute décision lourde, en particulier de toute nomination judiciaire ou de tout engagement budgétaire pluriannuel qui lierait le successeur.

Le BBC parle d’une « ère pliée d’un coup »

L’analyse publiée samedi 18 avril par la BBC résume l’ampleur du basculement : « l’ère Orbán s’est terminée d’un coup, et le prochain Premier ministre hongrois est un homme pressé ». La formule colle à la séquence de quatorze mois qui sépare les premières manifestations massives à Budapest, en mars 2024, du raz-de-marée électoral. Aucun sondage de cette intensité n’avait été produit depuis la transition démocratique de 1989-1990.

Le test grandeur nature commence dans trois semaines. Le 5 mai, le Conseil européen tient une réunion extraordinaire à Bruxelles consacrée au prochain budget pluriannuel et à l’aide militaire à Kiev. Magyar y assistera en tant que Premier ministre désigné, sans encore disposer d’un gouvernement formellement investi. Sa première signature européenne dira si la Hongrie cesse vraiment de freiner.