Trois langues d’or, une de cuivre, et un fragment de l’Iliade enroulé dans le bandage d’une momie. Voilà ce que des archéologues espagnols et égyptiens viennent d’exhumer dans la nécropole d’Oxyrhynchus, en Moyenne-Égypte. Le papyrus, glissé dans le ventre d’une dépouille d’époque romaine, contient un extrait du Chant II de l’épopée d’Homère, resté lisible après près de deux mille ans.

L’annonce a été faite ce week-end par le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités. La découverte, publiée le 19 avril, provient du site d’El-Bahnasa, dans le gouvernorat de Minya, à 180 kilomètres au sud du Caire.

Une mission hispano-égyptienne qui creuse depuis 1992

À la manœuvre, deux chercheuses catalanes. Maite Mascort, de l’Université de Barcelone, et Esther Pons Mellado, de l’Institut du Proche-Orient Ancien, codirigent la mission depuis plus de trente ans. La tombe numéro 65, un hypogée creusé dans le calcaire, est sortie de terre cette saison. Trois chambres funéraires, plusieurs cercueils en bois décorés de motifs géométriques, des restes de crémation mêlés à des momies classiques : la sépulture mélange les rites païens romains et la tradition égyptienne de conservation des corps.

À côté des momies, les fouilleurs ont dégagé des ossements d’enfants en bas âge et des crânes de chats enveloppés dans des tissus, des figurines de bronze représentant Harpocrate, et des statuettes en terre cuite de petits génies ailés proches des Éros grecs. Un ensemble typique des pratiques funéraires syncrétiques de l’Égypte romaine, où les élites grecques et latines empruntent aux rites locaux pour assurer leur passage dans l’autre monde.

Trois langues d’or pour parler face à Osiris

Le détail qui a fait le tour des médias spécialisés : les amulettes linguales. Posées directement dans la bouche des défunts, ces petites plaques de métal devaient permettre au mort de continuer à s’exprimer dans l’au-delà, au moment du jugement devant Osiris, dieu des morts de la mythologie égyptienne. Trois langues sont en or pur, une autre en cuivre. La distinction matérielle trahit probablement le statut social du défunt, comme le soulignent les archéologues interrogés par Greek Reporter et Archaeology Magazine.

Ce type d’amulette n’est pas une première. Des momies à langue d’or ont déjà été exhumées à Taposiris Magna, près d’Alexandrie, en 2021 et 2022, ou encore à Bir Chams, dans le delta, en 2024. Mais l’association avec un fragment littéraire grec, elle, est rarissime. La pratique témoigne d’une adoption fine des croyances pharaoniques par la population gréco-romaine, des siècles après la conquête d’Alexandre.

Pourquoi Homère dans le bandage d’un cadavre ?

Le papyrus sorti du ventre de la momie reproduit un passage bien connu du Chant II de l’Iliade : le Catalogue des vaisseaux. Ces deux cent soixante-cinq vers énumèrent les contingents grecs embarqués pour Troie, chef par chef, cité par cité. Un morceau que tout écolier de l’Antiquité apprenait par cœur, comme on récite aujourd’hui les fables de La Fontaine.

La question que se posent les chercheurs : pourquoi ce texte, et pas un autre ? Les hypothèses varient. Symbole d’éducation pour marquer le statut intellectuel du défunt ? Identité culturelle d’un lettré gréco-égyptien qui voulait emporter un peu d’Ionie avec lui ? Simple matière première papyrologique recyclée par les embaumeurs, qui utilisaient parfois des textes usagés pour rembourrer les cavités des corps ? Les trois pistes sont explorées parallèlement.

« Était-ce un symbole d’éducation, de statut ou d’identité culturelle ? », résume Maite Mascort dans les extraits diffusés par la mission. Seule certitude : le fragment est dans un état de conservation remarquable, conséquence directe du climat hyper-sec de Moyenne-Égypte et du fait que le corps n’a jamais été exposé à l’humidité après inhumation.

Oxyrhynchus, le cimetière qui livre des papyrus depuis 130 ans

Le site n’est pas n’importe lequel. Oxyrhynchus, littéralement « la ville du poisson au museau pointu », a été la cité-clé de la Haute-Égypte hellénistique puis romaine. À partir de 1896, les archéologues britanniques Bernard Grenfell et Arthur Hunt y ont exhumé plus d’un demi-million de fragments de papyrus, aujourd’hui conservés à l’Université d’Oxford et dans plusieurs musées européens. Parmi eux : des poèmes perdus de Sappho, des bouts de pièces d’Euripide et de Sophocle, des évangiles apocryphes, des registres fiscaux romains.

Un siècle et demi plus tard, le sable continue de rendre ses secrets. La mission hispano-égyptienne, installée à El-Bahnasa en 1992, a déjà sorti plusieurs tombes spectaculaires ces dernières années, dont l’hypogée dit « du cocher » en 2018 et les sépultures à langues d’or en 2022. La tombe 65 vient grossir ce corpus et confirme que les sables de Minya cachent encore des trésors que les archéologues n’ont pas fini de dresser.

Ce que la tombe 65 raconte encore

L’analyse scientifique ne fait que commencer. Le fragment sera datée au carbone 14 dans les prochains mois pour préciser la fourchette chronologique, probablement entre le Ier et le IIIe siècle après Jésus-Christ. Une étude paléographique permettra aussi d’identifier la main du copiste et peut-être de le relier à d’autres textes retrouvés à Oxyrhynchus. Les langues d’or partiront, elles, pour des analyses de composition aux rayons X, afin de déterminer l’origine géologique du métal.

Les trois chambres funéraires ont été partiellement pillées dès l’Antiquité, ce qui complique la reconstitution du contexte initial. Plusieurs objets manquent, certains sarcophages ont été déplacés. Le ministère égyptien annonce la publication d’un rapport complet pour la fin de l’année, avec exposition prévue au Grand Musée égyptien du Caire, inauguré en 2025. Pour le grand public, la momie et son papyrus devraient être visibles dès l’automne 2027.