Deux heures après le décollage, le verdict tombe. L’antenne de 223 m² que Blue Origin devait larguer à 459 km d’altitude n’a atteint que 153 km. AST SpaceMobile confirme dans la foulée : BlueBird 7 ne survivra pas, le satellite va brûler dans l’atmosphère.
Trois vols contre trente-deux
Dimanche 19 avril, 7h25 heure locale, pas de tir 36 à Cape Canaveral. Le troisième vol de New Glenn décolle. Six minutes plus tard, le premier étage, surnommé « Never Tell Me The Odds », pose ses quatre pieds sur la barge Jacklyn, quelque part au milieu de l’Atlantique. Le même booster avait déjà volé en novembre 2025 pour expédier deux sondes vers Mars. C’est la première fois que Blue Origin récupère un étage déjà réutilisé.
Le détail qui tue : SpaceX a eu besoin de 32 vols avant de faire revoler un Falcon 9. Blue Origin l’a fait en trois. La démonstration est brutale pour Elon Musk, qui s’est construit un empire sur ce pari. Jeff Bezos l’a rattrapé dix fois plus vite.
L’étage supérieur n’a pas tenu ses deux allumages
Le problème est venu plus haut. L’étage supérieur devait rallumer ses moteurs une seconde fois, environ une heure après le décollage, pour placer BlueBird 7 sur son orbite de 459 km. Le deuxième allumage a sous-performé. Quand le satellite s’est séparé, il était à 153 km, soit 306 km en dessous de la cible.
La communication de Blue Origin a été technique et sèche : « Nous confirmons la séparation de la charge utile. La charge utile a été placée sur une orbite hors nominal. » AST SpaceMobile a été plus direct : « L’altitude est trop basse pour soutenir les opérations avec la technologie des propulseurs embarqués. Le satellite sera désorbité. »
Traduction : les petits moteurs de bord du satellite n’ont pas la puissance pour remonter 306 km. Il va tourner autour de la Terre quelques jours, ralenti par les traces d’atmosphère qui subsistent encore à cette altitude, puis finir en boule de feu.
223 m² de panneau pour rien
BlueBird 7 n’était pas un petit CubeSat. C’est un engin massif, conçu pour déplier une antenne de 2 400 pieds carrés, environ 223 m². AST SpaceMobile revendiquait la plus grande antenne commerciale jamais mise en orbite basse. Le satellite du Texan est ce qu’on appelle un « direct-to-cell » : il sert de relais pour des appels et du data directement sur un smartphone standard, sans antenne au sol, sans terminal particulier.
L’enjeu est stratégique. AST SpaceMobile signe des accords avec AT&T, Verizon et Vodafone pour combler les zones blanches depuis l’espace. Les concurrents sont SpaceX avec Starlink Direct-to-Cell, et Amazon avec Project Kuiper. Chaque satellite compte. Celui-ci était de la « Block 2 », la génération supposée prendre le dessus sur Starlink.
AST SpaceMobile joue l’apaisement financier. La charge est assurée, a confirmé la société, sans préciser le montant. Le calendrier de déploiement est maintenu : l’opérateur prévoit un lancement tous les un à deux mois sur 2026, avec un objectif de 45 satellites opérationnels à la fin de l’année. BlueBird 8 est déjà en finition. Le stockage industriel absorbe la perte, pas le bilan.
Bezos gagne un booster, perd un client
Dans l’industrie spatiale, une perte de charge utile est un problème sérieux. Les assureurs encaissent, mais les clients regardent. Blue Origin avait décroché le contrat AST SpaceMobile sur la promesse d’un tarif compétitif face à SpaceX. Si l’étage supérieur rate son second allumage, ce contrat se renégocie.
Une investigation technique est maintenant ouverte. L’Agence fédérale de l’aviation américaine (FAA) devra valider la cause racine avant de donner son feu vert pour NG-4. Rien ne dit que les prochains lancements restent dans le planning. La saison 2026 de Blue Origin prévoyait quatre à cinq vols, dont un pour un satellite militaire.
La perte de BlueBird 7 arrive à un moment déjà tendu pour la firme de Kent, dans l’État de Washington. En novembre, le PDG Dave Limp avait promis de « remuer ciel et terre » pour accélérer le retour sur la Lune d’un astronaute américain avant la fin du mandat Trump. Le programme Artemis repose en partie sur le lander lunaire Blue Moon, qui termine ses tests en chambre à vide. Chaque échec de New Glenn ralentit le calendrier Artemis, puisque c’est New Glenn qui doit y envoyer les composants du lander.
L’Atlantique garde le booster, le satellite disparaît
L’ironie de la mission tient en un seul cadre : à dix minutes de vol, Bezos publiait une vidéo du booster en train de se poser sur la barge, accompagnée d’un émoji trophée. Deux heures plus tard, l’émoji était périmé. Le contraste a dominé Twitter pendant vingt-quatre heures.
Une défaillance du second étage est rarement terminale. SpaceX a perdu plusieurs Falcon 9 en vol ou en mer avant de trouver sa cadence. Ce qui compte pour les investisseurs, c’est le taux de réussite à la charge utile. Celui de New Glenn passe à 2 sur 3.
Blue Origin n’a pas communiqué de calendrier pour la prochaine tentative. AST SpaceMobile table sur un retour au vol dans le mois, avec BlueBird 8 à bord. L’enquête sur le second allumage raté devra avoir livré ses conclusions avant.
La FAA a jusqu’au début mai pour statuer sur la reprise des opérations, selon les standards habituels post-anomalie. D’ici là, New Glenn reste cloué à Cape Canaveral, sa barge rentre au port, et la constellation d’AST SpaceMobile atteint péniblement une dizaine de satellites actifs. Les 35 autres attendront.