33,8 % contre 33,0 %. L’écart semble mince, mais il ferme un siècle de domination. Pour la première fois depuis que le charbon règne sur les centrales électriques, les énergies renouvelables ont fourni davantage d’électricité que lui dans le monde en 2025. Le rapport annuel du think tank britannique Ember, publié ce 21 avril, entérine un basculement que peu d’analystes osaient dater.
10 730 TWh contre 10 476, l’écart qui fait basculer un siècle
Les auteurs d’Ember ont compilé les données de 215 pays, dont 91 représentant 93 % de la demande mondiale. Sur 2025, le solaire, l’éolien, l’hydroélectricité et les autres renouvelables ont produit 10 730 térawattheures, soit 33,8 % du mix planétaire. Le charbon a plafonné à 10 476 TWh, 33,0 %. Huit dixièmes de point séparent les deux camps. La dernière fois que la part du charbon est passée sous la barre du tiers, on ne parlait pas encore d’effet de serre. C’était en 1925.
Autre rupture : sur l’ensemble de l’année, la génération fossile recule de 38 TWh, soit 0,2 %. Le chiffre paraît anecdotique. Il ne l’est pas. Depuis 2020 et le choc Covid, chaque année avait vu les centrales à charbon, gaz et fioul pomper davantage de courant. 2025 est la cinquième année sans hausse fossile depuis 2000. La précédente, on sortait d’un confinement mondial. Celle-ci, on a juste branché plus de panneaux solaires.
La Chine et l’Inde ferment le robinet du charbon
L’essentiel se joue en Asie. La Chine, championne planétaire du charbon, a vu sa production fossile chuter de 56 TWh (-0,9 %), son premier recul depuis 2015. Les records d’installations solaires, plus de la moitié des nouvelles capacités mondiales, ont dépassé la croissance de la demande intérieure. Résultat, la part combinée du solaire et de l’éolien dans le mix chinois atteint 22 %, au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE (20 %). Pékin vient littéralement de doubler les économies avancées sur le terrain des renouvelables.
L’Inde, troisième consommateur mondial de charbon, a fait encore plus fort en relatif : -3,3 % de fossile, 52 TWh de moins. New Delhi a installé davantage de capacités solaires que les États-Unis l’an dernier, une première. Ember parle de « retournement historique » pour les deux pays qui, à eux seuls, pesaient 60 % de la hausse mondiale des émissions du secteur électrique ces cinq dernières années.
Le solaire avale les trois quarts de la demande nouvelle
Derrière le basculement, un seul coupable : le photovoltaïque. Le solaire a produit 2 778 TWh en 2025, soit 636 TWh de plus qu’en 2024. Une hausse annuelle record (+30 %) et la plus forte progression en pourcentage depuis huit ans. Traduction parlante : la nouvelle production solaire de 2025 suffirait à remplacer tout le gaz naturel liquéfié passant chaque année par le détroit d’Ormuz (550 TWh).
À l’échelle du globe, le photovoltaïque a couvert 75 % de la demande supplémentaire en électricité. Ajouter l’éolien porte ce score à 99 %. Autrement dit, les centrales fossiles n’ont quasiment plus de marge pour grandir : chaque kilowattheure de croissance va désormais dans des panneaux ou des turbines. Depuis 2015, la production solaire a été multipliée par dix (256 TWh à l’époque). Elle double tous les trois ans. À ce rythme, solaire et éolien devraient dépasser le nucléaire dès cette année 2026, selon les projections d’Ember.
Les batteries cassent le dernier argument des sceptiques
L’argument habituel contre le solaire tient en une phrase : la nuit, ça ne marche pas. Ember y répond avec un chiffre qui n’est pas passé inaperçu. Les coûts de stockage par batterie ont chuté de 45 % en 2025, après un recul de 20 % en 2024. Le déploiement a bondi de 46 %, pour atteindre 250 gigawattheures installés sur l’année. Concrètement, la planète a posé assez de batteries pour déplacer 14 % du nouveau solaire vers les heures sans soleil.
Au Chili et en Australie, deux pays souvent pris en exemple par les analystes d’Ember, ce ratio grimpe à plus de 50 %. Les prix de gros de l’électricité y baissent, et la quantité d’électricité renouvelable « perdue » faute de débouchés recule. « Le solaire devient du solaire à toute heure, et c’est ce qui change tout », résume Aditya Lolla, directeur général d’Ember. Le chaînon manquant du renouvelable est en train de se fermer.
La France, spectatrice d’un mouvement qu’elle n’a pas déclenché
Pour l’Hexagone, le tableau diffère. RTE a chiffré l’an dernier une production nationale à 547,5 TWh en 2025, dont 95 % sans carbone. Le nucléaire domine toujours (373 TWh, 68 % du mix), suivi par l’hydraulique (62,4 TWh, 11,4 %), l’éolien (49,6 TWh, 9,1 %) et le solaire (32,9 TWh, 6 %). Le thermique fossile français, lui, est tombé à son plancher depuis 75 ans. Les émissions du système électrique s’affichent à 10,9 millions de tonnes de CO₂, un minimum historique. Paris exporte, Pékin se décarbone : deux chemins distincts, mais une même direction.
Bryony Worthington, fondatrice d’Ember, insiste dans la préface du rapport sur la volatilité du modèle fossile. « Les chocs récents, la guerre russo-ukrainienne puis celle d’Iran, ont révélé la fragilité structurelle d’un système énergétique bâti sur le pétrole et le gaz. Ces vulnérabilités ne sont pas passagères. » L’Agence internationale de l’énergie, dans son World Energy Outlook 2025, aboutit à un constat voisin : la demande en charbon mondiale commence à reculer, et ne devrait plus jamais retrouver son pic de 2024.
Une bascule fragile, pas encore une victoire
Reste que les renouvelables n’ont pas gagné la guerre. Le gaz, seule énergie fossile en progression en 2025, a continué de grimper de 34 TWh. Les pays du Moyen-Orient et ceux d’Asie du Sud-Est en restent fortement dépendants. L’Afrique n’apparaît presque pas dans le rapport : le continent consomme aujourd’hui moins d’électricité que l’Union européenne en dépit d’une population trois fois plus nombreuse. Une demande latente qui, si elle éclate, pourrait doper n’importe quelle énergie disponible en premier.
La suite se joue dans les douze prochains mois. Ember s’attend à voir le solaire et l’éolien dépasser le nucléaire d’ici la fin 2026, puis à voir le charbon passer nettement sous la barre des 30 %. Si la Chine tient sa trajectoire et si les batteries continuent à chuter au rythme actuel, 2025 pourrait être retenue comme l’année où le XXe siècle énergétique a commencé à refermer ses livres. La COP32 se tiendra à Addis-Abeba en novembre. Elle aura du mal à ne pas en parler.