Trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende, soit environ 34 000 euros. Voilà ce que la justice algérienne vient d’infliger à Kamel Daoud, prix Goncourt 2024, pour avoir publié son roman Houris. L’écrivain franco-algérien, réfugié à Paris depuis 2023, l’a annoncé lui-même ce mercredi 22 avril sur X.

« Fait unique dans l’histoire algérienne », a réagi l’auteur. Le verdict est tombé mardi 21 avril à Oran, deux semaines après une audience tenue à huis clos le 7 avril. Kamel Daoud, qui ne s’est pas présenté, a été jugé au titre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, un texte de 2005 qui interdit tout écrit évoquant la guerre civile des années 1990.

Un Goncourt devenu un acte criminel

Publié chez Gallimard à l’automne 2024 et couronné du Goncourt le 4 novembre de la même année, Houris raconte le destin d’Aube, une jeune femme devenue muette depuis qu’un islamiste lui a tranché la gorge le 31 décembre 1999. Dans la foi musulmane, les « houris » désignent les vierges promises aux martyrs du paradis. Le roman, sombre et traversé de monologues, se déroule à Oran. Il n’a jamais pu être commercialisé légalement en Algérie.

La loi de 2005 qu’invoquent les juges algériens prévoit jusqu’à cinq ans de prison pour quiconque « instrumentalise les blessures de la tragédie nationale ». La « décennie noire », comme on surnomme cette période d’affrontements entre l’État algérien et les groupes islamistes armés, a fait au moins 200 000 morts entre 1992 et 2002, selon les chiffres officiels d’Alger. Écrire dessus reste un tabou politique, même trente ans après.

Une patiente qui se reconnaît dans l’héroïne

Le dossier ne tient pas seulement à la loi mémorielle. En novembre 2024, quelques jours après le Goncourt, une Algérienne nommée Saâda Arbane a déposé plainte. Cette rescapée d’un massacre affirme avoir été suivie entre 2015 et 2023 par Aïcha Dahdouh, psychiatre à Oran et épouse de Kamel Daoud. La plaignante accuse l’écrivain d’avoir puisé dans son dossier médical pour construire le personnage d’Aube, jusque dans les détails les plus intimes de son traumatisme. Elle a reconnu son histoire, dit-elle, en ouvrant le roman.

Le procès d’Oran portait donc sur deux fronts : la violation supposée de la Charte de 2005 et l’atteinte à la vie privée d’une patiente. Aïcha Dahdouh a été poursuivie dans le même dossier pour complicité, son statut de psychiatre ajoutant un soupçon de rupture du secret médical. Kamel Daoud rejette en bloc ces accusations. Il a déjà porté plainte en diffamation en France contre ceux qui l’ont mis en cause, et son avocate Jacqueline Laffont parle de poursuites relevant de « considérations politiques », comme le rapportait Le Point en mai 2025.

Deux mandats d’arrêt, une fuite à Paris

Kamel Daoud ne risque rien dans l’immédiat. Binational, chroniqueur au Point, il vit entre la France et le monde des festivals littéraires depuis le printemps 2023. Mais la justice algérienne ne l’a pas lâché. En mai 2025, Alger a émis deux mandats d’arrêt internationaux contre lui, dont un transmis à Interpol. L’organisation policière, saisie, devra trancher si elle active ou non la « notice rouge » demandée par l’Algérie. Ce type de requête est rarement suivi d’effet quand il vise un citoyen européen, encore moins quand la procédure soulève des soupçons de dérive politique.

L’écrivain pourrait tout de même voir ses déplacements contraints. Plusieurs pays signataires d’accords d’extradition avec l’Algérie lui seront désormais déconseillés. Une manière indirecte, pour Alger, de rogner l’espace public de l’auteur sans que Paris ait à bouger.

Gallimard hausse le ton

Côté éditeur, la riposte est cinglante. Gallimard dénonce depuis des mois des « campagnes diffamatoires orchestrées par certains médias proches d’un régime dont personne n’ignore la nature ». La maison rappelle que Houris est « une œuvre de fiction » dont « l’intrigue, les personnages et l’héroïne sont purement fictifs ». Antoine Gallimard, dans un entretien au Figaro, avait déjà dénoncé en février une « persécution judiciaire » visant l’un des écrivains les plus traduits de son catalogue.

Daoud, lui, avait confié au même quotidien être perçu comme un « mauvais arabe » par une partie de l’intelligentsia française et comme un traître à Alger. Le Goncourt, au lieu de le consacrer, l’a fait basculer dans le statut d’homme à abattre pour le régime algérien. En janvier, son collègue franco-algérien Boualem Sansal avait déjà été condamné à cinq ans de prison ferme par un tribunal d’Alger, pour atteinte à l’intégrité du territoire. Deux écrivains, deux procès, deux passeports français qui ne protègent plus de grand-chose.

Paris, prochain round

La séquence judiciaire est loin d’être close. Saâda Arbane a également saisi le tribunal judiciaire de Paris pour « atteinte à la vie privée », en réclamant 200 000 euros de dommages et intérêts. La première audience française est programmée pour le 7 mai. Daoud y comparaîtra cette fois en personne et devra répondre sur la frontière floue entre matière vécue et création romanesque.

La toile de fond dépasse l’écrivain. Les relations entre Paris et Alger sont glaciales depuis l’été 2024 et la reconnaissance, par Emmanuel Macron, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Expulsions croisées de diplomates, suspensions d’accords bilatéraux, affaires Sansal et Daoud : le malentendu devient structurel. Le ministère français des Affaires étrangères n’a pas réagi officiellement à la condamnation de mercredi. Du côté algérien, aucune communication non plus, signe que le pouvoir assume la décision sans vouloir la politiser davantage.

Reste une question pour Daoud : écrira-t-il un autre roman. L’auteur avait évoqué en 2025 un livre en chantier sur la question de l’exil, ton plus apaisé, narrateur masculin. Rendez-vous à l’automne. D’ici là, le verdict d’Oran, même symbolique, s’ajoute à sa biographie. Un Goncourt, deux mandats Interpol, trois ans ferme par contumace. Jamais un lauréat français n’avait accumulé un tel palmarès.