Vers 21 h 40 ce mercredi, quelque chose qui a commencé avant la fondation de Rome frappera encore la haute atmosphère française. Les Lyrides, la plus ancienne pluie d’étoiles filantes jamais notée par un humain, atteignent leur pic d’activité au-dessus de l’hémisphère nord. Pas de quoi rivaliser avec les Perséides d’août, mais de quoi remplir une heure de ciel de stries fines si on sort un peu des lampadaires.
Vingt météores par heure, si le quartier se tait
Sous un ciel propre, la NASA et l’International Meteor Organization tablent sur dix à vingt étoiles filantes par heure au pic. Rien d’exceptionnel pour une pluie de météores annuelle. La particularité des Lyrides, c’est leur tempérament : 70 % des traces s’effacent en une fraction de seconde, mais les autres forment parfois des boules de feu plus brillantes que Vénus, laissant derrière elles un sillage de poussière qui persiste quelques secondes.
Encore faut-il les voir. Le radiant, point d’où semblent jaillir les météores, se situe près de l’étoile Véga dans la constellation de la Lyre, au nord-est. Depuis Paris, la Lyre grimpe haut dans le ciel à partir de minuit. C’est là que ça se complique cette année : la Lune, illuminée à 33 %, ne se couchera pas avant 3 h 04 du matin selon les observatoires d’Île-de-France. Jusque-là, son halo écrase une partie des étoiles faibles. Les puristes attendront la dernière heure avant l’aube. La pluie reste active du 17 au 26 avril, avec un débit qui chute vite après le pic.
Un carnet chinois qui raconte tout
Les Lyrides ne sont pas juste vieilles. Elles sont les premières étoiles filantes récurrentes identifiées par un scribe. Dans le Zuo Zhuan, chronique compilée sous la dynastie Zhou, un passage daté du 4e mois de l’année 687 avant notre ère rapporte qu' »au milieu de la nuit, les étoiles tombèrent comme la pluie ». L’astronome n’avait pas compris qu’il s’agissait d’une comète déchirée par le Soleil. Il avait simplement noté que le ciel n’était plus le même.
Deux mille sept cents ans plus tard, aucune autre pluie de météores ne peut remonter aussi loin dans les archives humaines. Ni les Perséides, observées depuis 36 après J.-C. par les moines chinois. Ni les Léonides de novembre, modernes en comparaison. La NASA elle-même présente les Lyrides comme « la plus ancienne pluie de météores documentée ».
Un caillou perdu par la comète Thatcher
Chaque année à la même date, la Terre traverse un nuage de débris cométaires abandonnés par C/1861 G1, surnommée comète Thatcher depuis sa découverte par l’astronome amateur A. E. Thatcher en avril 1861. Son orbite fait le tour du Soleil en 415 ans. Elle ne repassera pas à proximité de la Terre avant 2283. Mais ses miettes, éjectées lors d’orbites passées, continuent de voler sur la même trajectoire. Quand notre planète les percute, elles entrent dans l’atmosphère à 47 kilomètres par seconde, soit 169 000 km/h. Un grain de la taille d’une cendre suffit à produire un trait de lumière visible depuis le sol. Les météoroïdes les plus denses, ceux qui tracent les fameuses boules de feu, ne dépassent pas la taille d’un noyau d’abricot.
1803, la nuit où les étoiles tombèrent par 700
Les Lyrides sont d’habitude sages. Mais tous les soixante ans environ, leur débit explose. Le cas d’école se produit en 1803, en Virginie. Les témoins rapportent plus de 700 météores par heure sur la côte est américaine, au point qu’un journal de Richmond écrit que le ciel « semblait en feu ». Le phénomène revient en 1922, puis en 1945. Le dernier sursaut documenté date de 1982 : près de cent traces par heure au-dessus des États-Unis, cinq fois le rythme normal. Le prochain est attendu vers 2042, quand Jupiter déviera à nouveau un filament de poussières vers l’orbite terrestre. Le calcul orbital est suffisamment stable pour que les planétariums annoncent déjà la date.
Où se poser ce soir, et avec quoi
Pas besoin de télescope. Une chaise de camping, un ciel dégagé et quinze minutes pour que l’œil s’adapte à l’obscurité suffisent. L’Observatoire de Paris et l’association Vigie-Ciel, programme porté par le Muséum national d’histoire naturelle, conseillent de regarder vers le nord-est sans fixer la Lyre. Les météores apparaissent aléatoirement, parfois à plusieurs dizaines de degrés du radiant. Les balcons d’appartement fonctionnent mal. Les collines sans pollution lumineuse, oui.
En Île-de-France, la vallée de Chevreuse reste l’option la plus discrète accessible en RER. Ailleurs, la carte d’éclairage nocturne publiée sur lightpollutionmap.info montre clairement quels triangles de campagne restent noirs. Côté météo, les bulletins de Météo-France prévoient un ciel dégagé sur la moitié nord du pays et la façade atlantique. La vallée du Rhône et la Corse seront partiellement couvertes, la Normandie et la Bretagne profiteront d’un créneau propre entre minuit et 4 h.
Lampe torche à filtre rouge plutôt que blanc, écrans de smartphone rangés, couverture polaire pour encaisser les 6 °C nocturnes annoncés en plaine : la recette d’observation n’a pas bougé depuis les premières cartes tracées au stylo par Vigie-Ciel dans les années 1990.
2042, une date à marquer
Ce soir ne sera pas un sursaut. Les Lyrides 2026 suivront leur moyenne : dix à vingt traces horaires, quelques boules de feu, et le plaisir de voir quelque chose que l’humanité observe depuis vingt-sept siècles. Le rendez-vous attendu, celui qui pourrait remplir le ciel à la manière de 1803, tombera dans seize ans. D’ici là, les débris de Thatcher referont huit fois le tour du calendrier, et on continuera de lever la tête le même soir d’avril, sans trop savoir pourquoi le cycle tient toujours.