Un herbicide vendu depuis 60 ans coule dans certaines eaux du robinet en France. Une étude publiée mercredi dans Nature Medicine vient de relier la molécule au cancer colorectal qui frappe désormais les moins de 50 ans, l’une des hausses les plus inexpliquées de la décennie.
L’ADN garde la mémoire du poison
L’équipe d’Elena Élez, à l’hôpital universitaire Vall d’Hebron de Barcelone, n’a pas cherché un coupable. Elle a comparé les empreintes chimiques des cellules cancéreuses chez deux groupes de patients : ceux diagnostiqués avant 50 ans, et ceux diagnostiqués après. Les chercheurs ont passé au crible neuf cohortes de tumeurs déjà séquencées, en s’appuyant sur la base internationale Cancer Genome Atlas. Méthode utilisée : la méthylation de l’ADN, ces petites marques chimiques que l’environnement laisse sur les gènes au fil de la vie.
Le résultat tombe net. Les tumeurs des plus jeunes portent une signature particulière, présente uniquement chez eux. Une corrélation forte se dégage avec une molécule : le piclorame. Plus la tumeur est marquée par cette empreinte, moins elle présente de mutations classiques sur le gène APC, longtemps considéré comme la porte d’entrée du cancer du côlon. Pour Vall d’Hebron, c’est la première fois qu’on relie un cancer adulte à un produit chimique précis par sa trace épigénétique.
Le piclorame, vendu depuis les années 1960
Le piclorame n’est pas un nouveau venu. Il est commercialisé depuis le milieu des années 1960 pour détruire les plantes à feuilles larges sur les pâturages, les bords de route et les forêts. Il est très soluble dans l’eau, persiste plusieurs mois dans les sols et migre facilement vers les nappes phréatiques. À ce jour, ni l’Organisation mondiale de la santé, ni l’Agence américaine de protection de l’environnement, ni l’Union européenne ne l’ont classé cancérigène pour l’humain.
En France, l’ANSES suit sa présence dans l’eau distribuée. Le bilan 2021 du ministère de la Santé l’a détecté dans deux unités de distribution sur les milliers analysées, ce qui représente 81 403 personnes exposées au moins ponctuellement à des traces. La réglementation européenne plafonne chaque pesticide individuel à 0,1 microgramme par litre dans l’eau potable, et la somme de tous les pesticides à 0,5 microgramme. Quand le seuil saute, le distributeur doit prévenir les usagers et basculer sur une autre ressource.
47 500 cas par an et de plus en plus de jeunes
Le cancer colorectal touche chaque année 47 500 Français et en tue environ 17 000, soit 12 % de la mortalité par cancer dans le pays. Pendant trente ans, la tendance a été à la baisse chez les plus de 50 ans, grâce au dépistage par test immunologique distribué tous les deux ans. Mais une autre courbe a commencé à monter en silence dans les années 1990 : celle des malades de moins de 50 ans, jusque-là considérés comme à très faible risque.
L’institut Curie estime que ces patients représentent désormais 7 % des nouveaux cas en France. Aux États-Unis, ils sont passés à un sur cinq. La Suisse, qui dispose de l’un des meilleurs registres au monde, a mesuré une progression annuelle de 0,5 % chez les moins de 50 ans entre 1980 et 2021, sur une base de 96 410 cas analysés. « On voit désormais apparaître des cas dès la trentaine, sans antécédents personnels ou familiaux », observe le docteur Jeremy Meyer, chirurgien aux Hôpitaux universitaires de Genève. Plus inquiétant : 28 % des malades jeunes sont diagnostiqués au stade métastatique, contre 20 % chez les plus âgés.
Glyphosate et atrazine également pointés
Le piclorame n’est pas la seule molécule du tableau. Les chercheurs barcelonais ont aussi trouvé des associations significatives avec le glyphosate, l’atrazine, l’esfenvalerate et le nicosulfuron. L’atrazine est interdite en Europe depuis 2003 mais ses dérivés persistent dans les eaux souterraines. Le glyphosate reste autorisé dans l’Union européenne jusqu’en 2033 après le renouvellement controversé de novembre 2023. Tous figurent parmi les substances que l’ANSES surveille en priorité.
Les conclusions rejoignent une étude péruvienne publiée début avril dans Nature Health. Sur 150 000 patients suivis entre 2007 et 2020, le risque de cancer était 150 % plus élevé dans les zones d’exposition agricole intense, avec une contamination repérée jusqu’à 50 kilomètres en aval des zones cultivées. « C’est la première fois qu’on relie l’exposition aux pesticides à des changements biologiques à l’échelle d’un pays entier », résumait Stéphane Bertani, biologiste moléculaire à l’Institut de recherche pour le développement. Le faisceau s’épaissit.
Le dépistage français commence trop tard
Le programme national de dépistage organisé démarre à 50 ans en France, l’âge où le risque commence à grimper en population générale. Le test Hemoccult, immunologique depuis 2015, est gratuit et envoyé par courrier. Son taux de participation plafonne à 35 %, l’un des plus bas d’Europe. Pour les moins de 50 ans, rien d’organisé. Un saignement digestif, une anémie ferriprive ou une douleur abdominale persistante restent souvent attribués au stress, aux hémorroïdes ou au syndrome de l’intestin irritable, retardant le diagnostic de plusieurs mois.
Les États-Unis ont abaissé l’âge du dépistage à 45 ans dès 2021, suivis par la Société européenne d’oncologie médicale en 2024. La Haute Autorité de santé planche sur la même évolution depuis deux ans, sans publication à ce jour. La nouvelle étude espagnole tombe au moment où la Direction générale de la santé doit rendre un arbitrage attendu pour l’été. L’inscription du piclorame parmi les pesticides à surveillance renforcée pourrait également revenir sur la table de l’ANSES, dont le prochain rapport sur les polluants émergents est prévu d’ici octobre.