Pour la première fois, un virus qui ravageait les élevages de crevettes et de poissons a franchi la barrière des espèces. 70 patients chinois ont développé une maladie oculaire qui peut rendre aveugle. L’étude, publiée le 26 mars dans Nature Microbiology, ouvre un chapitre jamais écrit en médecine : un virus marin qui infecte l’homme.

Une uvéite étrange, une pression oculaire anormale

Les premières alertes remontent à janvier 2022. À Qingdao, dans l’est de la Chine, des ophtalmologues voient défiler des malades aux symptômes identiques. Pression intraoculaire anormalement élevée, douleurs lancinantes, inflammation qui revient par crises. Les traitements habituels de l’uvéite ne tiennent pas. Le nerf optique finit par céder chez certains patients. L’un d’eux a perdu la vue, un tiers des malades est passé par la chirurgie.

Les chercheurs de l’Académie chinoise des sciences de la pêche, à Qingdao, baptisent la pathologie POH-VAU, pour « uvéite antérieure virale avec hypertension oculaire persistante ». Pendant trois ans, de janvier 2022 à avril 2025, 70 cas sont recrutés. Le dénominateur commun finit par sauter aux yeux : la grande majorité de ces patients travaillaient dans la pêche, vendaient du poisson, passaient leur semaine les mains dans l’eau des viviers ou dégustaient régulièrement des fruits de mer crus.

Des particules de 25 nanomètres au microscope

Au microscope électronique, l’équipe repère des particules virales minuscules, 25 nanomètres, soit trois fois plus petites qu’un virus de la grippe. Le séquençage génétique tombe comme un couperet. Le pathogène correspond à 98,96 % à un virus parfaitement connu des biologistes marins depuis 2014, le Covert Mortality Nodavirus, ou CMNV. Un virus qui saigne à blanc les fermes aquacoles asiatiques depuis plus d’une décennie, sans qu’on ait jamais soupçonné qu’il puisse traverser l’espace entre l’homme et les crevettes.

Le basculement est documenté dans les moindres détails. CMNV détecté dans les tissus oculaires des patients, présence d’anticorps spécifiques, corrélation directe entre l’intensité de l’exposition aux animaux marins et la sévérité des symptômes. Pour Nature Microbiology, la démonstration tient. C’est la première fois qu’un virus d’animal marin passe aussi clairement chez l’humain.

Fruits de mer crus, la porte d’entrée

71,4 % des cas étudiés partagent le même profil : exposition directe, sans gants, aux animaux marins. Découpe de poisson, décortication de crustacés, nettoyage d’aquarium, consommation de sushis ou de crevettes crues. Gizmodo, qui a relayé l’étude, cite quatre métiers particulièrement touchés : pêcheurs, poissonniers, cuisiniers et aquariophiles. Rien qui ressemble à une contamination par l’eau de mer ou par un aérosol. Le virus entre par les mains, sans doute via de minuscules coupures, ou par la bouche quand l’animal est consommé cru.

Aucun cas de transmission interhumaine n’a été observé. L’équipe chinoise martèle que la population générale n’est pas en danger immédiat. Mais certains indices, comme l’intervalle court entre deux cas dans un même foyer, poussent les auteurs à ne pas exclure totalement l’hypothèse. Les chercheurs recommandent une surveillance renforcée dans les pays consommateurs de produits de la mer crus, au premier rang desquels la France, premier producteur européen d’huîtres et gros consommateur de tartares de poisson.

Un virus déjà présent sur six continents

L’équipe de Qingdao ne s’est pas arrêtée aux 70 patients. En parallèle, elle a fait le tour des eaux marines mondiales. Sur plus de 500 prélèvements effectués dans des élevages et en milieu sauvage, le CMNV a été détecté dans 49 espèces différentes, réparties sur six continents, de l’Antarctique à l’Afrique, de l’Amérique à l’Europe. Le virus circule déjà partout. Il n’est pas cantonné à la Chine, il n’est pas rare, il n’est simplement pas cherché.

Cette ubiquité rend l’étude inquiétante. Le virus est là, les élevages sont là, les poissonneries européennes achètent chaque jour leur camion de crevettes importées de Madagascar, d’Équateur ou du Bangladesh. La littérature scientifique ne mentionnait aucun cas humain avant 2022, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en avait pas. Les uvéites sévères d’origine indéterminée existent depuis des décennies. Peut-être ont-elles déjà été causées par le CMNV sans qu’un chercheur ne pense à aller pêcher un virus de crustacé dans un œil humain.

Un précédent rare dans l’histoire des zoonoses

Les zoonoses, ces infections qui passent de l’animal à l’homme, sont surveillées depuis le Sras, Ebola, le VIH ou la grippe aviaire. Toutes ces transmissions documentées concernaient des mammifères, des oiseaux ou des primates. Un virus d’invertébré marin qui franchit le cap jusqu’à l’homme, c’est du jamais-vu. Les Nodaviridae, la famille à laquelle appartient le CMNV, étaient réputés incapables d’infecter un vertébré terrestre. L’étude chinoise vient de renverser ce dogme.

Sur le site Labroots, un microbiologiste cité rappelle l’enjeu. Si le CMNV peut sauter, d’autres virus marins peuvent le faire aussi. Or les océans abritent une diversité virale colossale, largement inexplorée. On estime que 10 puissance 30 particules virales peuplent les océans, soit bien plus que le nombre d’étoiles dans l’univers observable. Une proportion infime suffirait à poser de vrais problèmes sanitaires.

Ce qui peut changer en cuisine

Pour le consommateur français, la menace reste théorique. Aucun cas hexagonal n’a été signalé, et manger cuit reste la parade la plus simple. La chaleur détruit le CMNV au-dessus de 60 °C, comme la plupart des virus à ARN. Ce sont les amateurs de poke bowls, de ceviches, de sushis ou d’huîtres qui pourraient devoir réviser leurs habitudes, surtout s’ils ont la main qui saigne en épluchant un plateau de crustacés.

Les autorités sanitaires européennes n’ont pour l’instant publié aucune recommandation. Mais le scénario rappelle, à une échelle bien plus modeste, celui des premiers cas d’encéphalopathie spongiforme bovine dans les années 1990 : un pathogène zoonotique que personne ne cherchait, qu’on a fini par trouver, et qui a redessiné toute une filière alimentaire. L’équipe chinoise a annoncé un deuxième volet de son étude pour cet automne, avec un focus sur les donneurs de sang et les marchés aux poissons en dehors d’Asie. La France fait partie des pays ciblés.