114 jours ont suffi à la France pour griller sa part annuelle de planète. Ce vendredi 24 avril 2026 marque le « jour du dépassement » tricolore calculé par l’ONG américaine Global Footprint Network, dont le palmarès place l’Hexagone derrière quasiment toutes les grandes économies européennes comparables.

Deux semaines devant Berlin, un mois devant Londres

Le repère est simple : si 8 milliards d’humains vivaient à la française, les forêts auraient déjà cessé de repousser, les océans n’absorberaient plus le CO₂ émis, et les stocks de poissons seraient au plancher. Il faudrait entre deux et trois planètes pour tenir le rythme, rappelle WWF France, qui relaie ce calcul depuis plus d’une décennie.

Ce qui pique, c’est la photo de famille européenne. L’Allemagne ne bascule en dette écologique que le 10 mai. Le Royaume-Uni attend le 22 mai, soit quatre semaines plus tard. L’Espagne et la Grèce tiennent jusqu’au 4 juin, six semaines après Paris. Même la Roumanie, pays moins riche et moins industrialisé, repousse son basculement au 19 juin, soit presque deux mois après la France. Sur le classement 2026 publié par Global Footprint Network, seuls le Luxembourg (17 février), le Danemark (20 mars), la Suède (4 avril) et la Belgique (11 avril) font pire que nous en Europe.

Un tracteur électrique ne change pas tout

Comment expliquer ce retard ? Deux variables pèsent dans l’équation. D’un côté, ce que la population consomme. De l’autre, la biocapacité du territoire, c’est-à-dire ce que les écosystèmes sont capables de régénérer ou d’absorber chaque année. Les Français brûlent trop, et leur sol ne compense pas assez.

« La France accuse de plus en plus de retard dans le développement des énergies renouvelables », résume Jean Burkard, directeur du plaidoyer du WWF France, dans les colonnes de franceinfo. Le pays a longtemps préféré le nucléaire, qui décarbone l’électricité sans réduire l’empreinte liée aux terres, à l’eau, à la forêt ou au transport routier. « L’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne ont une part assez importante d’énergies renouvelables pour faire de l’électricité. La France en a un peu moins », détaille Inès Bouacida, chercheuse spécialiste énergie-climat à l’IDDRI, institut de recherche parisien indépendant.

Le mix hexagonal n’est pas le seul facteur. Le poids de l’élevage, la dépendance aux importations de soja et d’huile de palme, la voiture individuelle ou l’artificialisation des sols tirent eux aussi le calendrier vers l’avant. Chaque hectare bétonné est un hectare en moins pour capter du carbone ou nourrir le pays.

Qatar et Luxembourg, les rois du gaspillage

À l’échelle planétaire, la France fait pourtant figure d’élève moyen. Le Qatar ouvre le bal mondial dès le 4 février, un record absolu dopé par la climatisation, le pétrole et un niveau de vie très élevé pour une population réduite. Les États-Unis suivent le 14 mars, la Russie le 28 mars. Au Luxembourg, où les salariés frontaliers gonflent artificiellement la consommation rapportée par habitant, il faudrait près de 8 Terres pour tenir la cadence. « Cela tient à la faiblesse de ses ressources propres et à une population très riche qui consomme énormément », note Jean Burkard.

À l’autre bout du classement, la Chine consomme jusqu’au 27 mai avant de passer en crédit. « C’est le pays avec le plus d’électricité renouvelable dans le monde, avec énormément de véhicules et de poids-lourds électriques. Sur certains aspects de la transition écologique, la Chine est plutôt avancée », souligne Inès Bouacida. Pékin pollue en valeur absolue plus que quiconque, mais ramené aux 1,4 milliard d’habitants, le ratio reste moins mauvais que celui de la France.

Les limites d’un indicateur spectaculaire

Le calcul lui-même reste imparfait. « L’empreinte écologique, comme on la calcule, est sous-estimée car beaucoup de critères ne sont pas inclus dans les données des Nations unies », admet Mathis Wackernagel, cofondateur du Global Footprint Network. L’ONG a retiré les Pays-Bas de son palmarès 2026 : trop de flux commerciaux fausseraient la mesure.

Les dates passées sont recalculées chaque année. Le dépassement français était affiché au 5 mai en 2024, avant d’être ramené au 19 avril en 2025 puis au 24 avril en 2026. La faute à une mise à jour de la méthode, après la découverte que les océans séquestrent moins de carbone que les modèles précédents ne le supposaient. Le Monde rappelle que la méthode reste débattue dans la communauté scientifique, même si personne ne conteste l’ordre de grandeur : tous les grands pays industrialisés vivent à crédit sur leur territoire.

Cinq milliards d’euros en moins pour l’écologie

Pour WWF France, la date du 24 avril tombe au pire moment politique. Le Projet de loi de finances 2026 prévoit 5 milliards d’euros de coupes supplémentaires sur les budgets consacrés à l’écologie, selon les chiffres que l’ONG a rendus publics. Ces économies viennent s’ajouter aux restrictions déjà actées dans le PLF 2025.

« Le jour du dépassement n’est pas une fatalité, c’est un signal d’alarme, un appel à transformer en profondeur notre modèle de production et de consommation avant qu’il ne soit trop tard », a déclaré Véronique Andrieux, directrice générale du WWF France, dans un communiqué publié le 19 avril. « On parle d’état d’urgence pour la dette ou de plan pluriannuel pour les dépenses militaires, mais rien d’équivalent pour la transition écologique. » L’ONG demande quatre leviers : une alimentation plus végétale, la protection des espaces naturels, la baisse des importations à forte empreinte carbone, et une réorientation globale des politiques publiques vers la sobriété.

Le monde tiendra encore trois mois, pas nous

Pour comparer avec le rythme global, le jour du dépassement mondial 2025 était tombé le 24 juillet, selon Global Footprint Network. Autrement dit, si l’humanité entière se réglait sur la moyenne planétaire, il resterait trois mois avant le basculement. La France, elle, vient d’y passer ce matin. Le gouvernement Lecornu présente un projet de loi logement d’ici l’été, avec un volet sur la rénovation des passoires thermiques. Les ONG attendent pour voir si la trajectoire 2027 gagnera ou perdra quelques jours.