Wikie et son fils Keijo tournent en rond depuis seize mois. Le parc qui les abrite est fermé. Le béton qui les retient craque. Et le ministre délégué à la Transition écologique vient d’annoncer qu’il fallait les évacuer en Espagne dans les semaines qui viennent.
Mathieu Lefèvre s’est déplacé à Antibes ce vendredi 15 mai pour rencontrer la direction de Marineland et son personnel. Quelques heures plus tôt, il avait livré dans les colonnes de Nice-Matin la phrase qui sert désormais de cap au gouvernement : « Si on ne fait rien, compte tenu de l’état des bassins, on les condamne. » Cap fixé sur Loro Parque, le delphinarium de Tenerife, propriété du même groupe espagnol qui possédait déjà Marineland. Un revirement spectaculaire par rapport à la doctrine officielle de décembre 2025.
Seize mois à tourner dans un parc fantôme
Marineland Antibes a fermé ses portes en janvier 2025. Le bâtiment est vide, les guichets cadenassés, le parking désert. Mais à l’intérieur, deux orques et douze grands dauphins continuent à vivre dans les mêmes bassins qu’avant. Wikie, femelle de 24 ans, et Keijo, son fils de 12 ans, occupent encore le grand bassin du spectacle. Ils sont nourris quotidiennement par une équipe de soigneurs réduite, qui surveille leur comportement et leur santé.
Le problème, ce sont les bassins eux-mêmes. Construits en 2000, ils ont été expertisés ces derniers mois par les services de l’État. Verdict des inspections de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement : structures fissurées, fragilisées par des mouvements de terrain, soumises à une maintenance permanente pour rester opérationnelles. Un effondrement n’est pas exclu. Et si la structure cédait, l’euthanasie des orques serait sur la table. C’est ce scénario que le ministre a en tête quand il parle de condamner les animaux par inaction.
Le gouvernement fait volte-face en cinq mois
En décembre 2025, le ministère de la Transition écologique publiait un communiqué qui semblait fermer définitivement la porte à l’Espagne. Le texte expliquait que l’autorité scientifique espagnole avait elle-même refusé le transfert vers Loro Parque, et qu’il ne serait « pas compréhensible » de laisser les deux orques redevenir des bêtes de spectacle. La destination retenue était alors le Whale Sanctuary Project, un sanctuaire marin en cours d’aménagement en Nouvelle-Écosse, au Canada. Le transfert y était promis pour l’été 2026.
Cinq mois plus tard, le sanctuaire canadien n’est toujours pas prêt à accueillir Wikie et Keijo, et le gouvernement change de pied. Le même ministère, par la voix du même cabinet, juge désormais que l’option espagnole devient « possible dans les semaines à venir ». Mathieu Lefèvre l’a martelé à Nice-Matin : « Toutes les autorisations sont disponibles. Il appartient à Marineland et aux parcs espagnols de se mettre d’accord pour procéder au transfert. » Une formule qui sonne comme une délégation aux opérateurs privés, alors que c’est l’État qui tenait jusqu’ici le dossier.
Loro Parque, l’endroit qui divise les associations
Loro Parque n’est pas un parc neutre. Le delphinarium des Canaries a déjà accueilli quatre orques venues de Marineland en 2006. L’un d’eux, Keto, a tué un dresseur en 2009. Le parc continue à proposer des spectacles avec ses cétacés, ce qui est désormais interdit en France depuis la loi de 2021 sur les violences animales. C’est précisément ce que reprochaient les autorités françaises à cette destination, en décembre.
L’ONG Sea Shepherd France a réagi quelques heures après l’interview du ministre, dans un communiqué cinglant. « Il n’existe aucune urgence autre que celle du groupe Parques Reunidos, propriétaire du Marineland qui veut récupérer les terrains pour d’autres projets commerciaux », accuse l’organisation. Elle ajoute que « le ministre plie devant un grand groupe industriel qui bafoue la loi française et qui trahit les animaux ». Sea Shepherd, comme La Relève et la Peste ou Reporterre, milite pour un placement en sanctuaire à semi-liberté plutôt qu’un transfert vers un autre delphinarium commercial.
L’argument économique pèse lourd dans le dossier. Parques Reunidos, qui pèse plusieurs centaines de millions d’euros et possède une vingtaine de parcs en Europe, veut tourner la page Marineland. Le terrain de 26 hectares en bord de mer, à deux pas de l’aéroport Nice Côte d’Azur, intéresse plusieurs promoteurs. Tant que les orques sont là, rien ne peut bouger. Le départ de Wikie et Keijo conditionne tout le reste.
Les dauphins resteront sur place, eux
Le sort des douze grands dauphins du parc est dissocié de celui des orques. Le ministère a confirmé que les dauphins ne partiraient pas en Espagne, par crainte qu’ils soient à leur tour utilisés pour des spectacles. Leur transfert est prévu vers le futur centre d’accueil du ZooParc de Beauval, dans le Loir-et-Cher, qui doit ouvrir au printemps 2027. En attendant, ils resteront à Antibes, dans des bassins jugés « compatibles avec un accueil transitoire » par les inspecteurs.
La situation des soigneurs reste, elle aussi, un point sensible. La quarantaine d’employés encore en poste sur le site fait l’objet d’un projet de reclassement porté par Beauval, qui prévoit de reprendre une partie de l’équipe pour son centre dédié aux cétacés. Le ministère assure que la « continuité d’activité » sera garantie. Reste à savoir si les soigneurs accepteront de suivre Wikie et Keijo à Tenerife, à plus de 2 300 kilomètres d’Antibes.
Une fenêtre de quelques semaines
Techniquement, déplacer une orque relève de l’opération militaire. L’animal pèse trois à six tonnes, mesure cinq à huit mètres, et doit voyager dans une cuve d’eau de mer calibrée, avec un vétérinaire et plusieurs soigneurs à bord. Le trajet entre Antibes et Tenerife passe forcément par un cargo spécialisé ou un Antonov, l’un des rares avions cargos capables d’accueillir un container de cette taille. Le coût d’un transfert pour deux orques est estimé entre 1 et 2 millions d’euros par les anciens dossiers d’expertise du ministère.
Plus complexe encore, l’autorité scientifique espagnole avait dit non en 2025. Elle devra dire oui en 2026. Sans elle, pas d’autorisation d’importation, pas de transfert. C’est le point dur du dossier. Mathieu Lefèvre fait le pari que Madrid changera d’avis face à l’urgence. Sa visite à Antibes ce vendredi sert aussi à mettre la pression sur les négociations en cours, et à montrer au personnel qu’une solution arrive.
Wikie est née en captivité au Marineland en 2001. Keijo y est né en 2013. Ils n’ont jamais nagé en mer ouverte. S’ils partent à Tenerife dans les prochaines semaines, ils retrouveront un autre bassin, plus grand, mais toujours un bassin. Le sanctuaire de Nouvelle-Écosse, lui, prévoit une baie marine fermée par filet, où les orques pourraient nager dans plus de 40 hectares d’océan. Cette option, le ministère la garde pour plus tard. La prochaine étape se joue à Madrid.