872 troncs au sol sur neuf kilomètres de route forestière. Voilà le bilan du chantier qui sécurise, depuis le 15 avril, le passage du Tour de France au sommet du Ballon d’Alsace. Le peloton y traversera les Vosges deux heures, le 18 juillet 2026.

Une route fermée pendant un mois

La départementale 466, entre le lac d’Alfeld et le col du Ballon d’Alsace, est totalement coupée depuis la mi-avril et le restera jusqu’au 15 mai. Les chiffres ont été rapportés par France 3 Alsace dès le 21 avril, puis confirmés par le quotidien local Remiremont Vallées. Sur le tracé qui s’élève entre Sewen, dans le Haut-Rhin, et le sommet à 1 247 mètres, les bûcherons mandatés par l’Office national des forêts ont marqué et abattu près de 900 sujets. Tous ont été retenus au motif qu’ils étaient malades, dépérissants, ou qu’ils risquaient de chuter une fois leurs voisins coupés.

L’ampleur du chantier a surpris les habitants. Trois semaines de préavis seulement avant la fermeture, en pleine ouverture de la saison touristique pour les fermes-auberges du massif. Un de ces établissements, le Hinteralfeld, a obtenu une réouverture partielle de l’accès le 24 avril, après mobilisation locale. Les autres aubergistes patientent jusqu’à la mi-mai.

Deux heures de course, un mois de tronçonneuses

Le calcul indigne plusieurs collectifs environnementaux. La 14e étape Mulhouse-Le Markstein, longue de 188 kilomètres selon les premières maquettes diffusées par Amaury Sport Organisation (ASO), traversera le Ballon d’Alsace en moins de deux heures. Pour ce passage éclair, c’est l’équivalent d’un kilomètre de forêt entière qui est rasé.

« Massacre à la tronçonneuse en Alsace », a titré l’hebdomadaire Politis fin avril. Le site régional Alterpresse 68 emploie les mêmes mots pour décrire le chantier. Selon ces médias, la coupe ne se limiterait pas aux arbres malades : des « billons de qualité », autrement dit des fûts en bonne santé, auraient été ajoutés à la commande pour compenser financièrement l’entreprise qui réalise l’abattage, rémunérée sur la vente du bois.

L’ONF a confirmé à France 3 que la majorité des sujets concernés étaient atteints de maladies du frêne ou de l’épicéa. L’office insiste sur un argument écologique de fond : laisser des arbres malades en bord de route représente un danger permanent pour les automobilistes, indépendamment du Tour. Reste qu’aucun chantier de cette ampleur n’avait été planifié sur la D466 depuis vingt ans.

Christian Prudhomme se défend

Sollicité par Le Parisien, le directeur du Tour de France a répondu vendredi 1er mai. « On n’a pas envie d’abîmer la France », a déclaré Christian Prudhomme. Le patron de l’épreuve a renvoyé la responsabilité sur les autorités locales et l’office des forêts, qui décident seuls des travaux de sécurisation sur les départementales empruntées par la course.

Sa défense ne convainc pas tout le monde. Les associations Alsace Nature et France Nature Environnement Vosges réclament désormais un audit environnemental préalable pour chaque étape du Tour passant par une zone forestière classée. Au cœur de leur argumentaire, un constat technique repris par le site spécialisé Cycling Up to Date : la sécurisation des cols se traduit, depuis dix ans, par des coupes de plus en plus larges, au nom du gabarit des véhicules de presse et des camions techniques de l’organisation.

Le débat dépasse l’Alsace

Le cas du Ballon d’Alsace n’est pas isolé. En 2023, le Mont Ventoux avait déjà connu une polémique similaire, avec 220 cèdres coupés avant l’étape. Au Galibier en 2021, une centaine de mélèzes avaient subi le même sort. À chaque fois, ASO renvoie aux opérateurs de voirie, qui invoquent la sécurité du peloton et celle des spectateurs massés au bord du tracé.

L’argument tient. Une chute d’arbre pendant le passage des coureurs, ou même pendant la circulation des camions de l’organisation, peut tourner au drame. Aucune fédération sportive ni aucune assurance n’accepterait de couvrir un tel risque. Reste que la définition d’un arbre « dangereux » varie selon les acteurs. Certains forestiers privilégient l’élagage ciblé, d’autres préfèrent l’abattage complet par précaution.

Selon les chiffres communiqués par l’ONF en 2024, 38 % des forêts françaises de moyenne montagne sont aujourd’hui touchées par le scolyte, le bostryche ou la chalarose, trois pathogènes qui fragilisent massivement le couvert forestier. Le Haut-Rhin fait partie des départements les plus exposés. La frontière entre coupe sanitaire indispensable et coupe excessive devient, sur le terrain, particulièrement floue.

« Tant qu’on continuera à faire passer une course de vélos par des routes forestières secondaires, on aura ce débat tous les ans », résume une responsable d’Alsace Nature, citée par le site sevenradio. Le ministère de la Transition écologique n’a pas commenté l’affaire pour l’instant.

Une saison déjà chargée pour la course

Le Tour 2026 part le 4 juillet de Barcelone, fêtera ses six premières étapes en Espagne, avant de basculer en France. La 14e étape, dite « des cols vosgiens », arrive après deux journées dans le Massif central. ASO espère y voir Paul Seixas, jeune coureur français présenté comme la révélation du peloton, accroché à la roue des favoris. Dans une interview accordée le 17 avril à Jean-Jacques Bourdin, Christian Prudhomme avait estimé à 90 % la probabilité de voir Seixas au départ de Barcelone.

Les fermes-auberges du Ballon d’Alsace, elles, espèrent rouvrir au public dès le 16 mai. La départementale 466 retrouvera la circulation à la même date, en attendant le passage du peloton, deux mois plus tard. Le Conseil départemental du Haut-Rhin a déjà annoncé que les abords seraient rebalisés et reverdis « dès l’automne » avec de jeunes plants.