Treize paris, une semaine, 410 000 dollars. Un sergent des forces spéciales américaines a été inculpé mercredi à New York pour avoir misé sur Polymarket la capture de Nicolás Maduro, opération secrète qu’il préparait lui-même depuis une base militaire.
L’affaire, révélée jeudi par le département de la Justice, est la première du genre aux États-Unis. Gannon Ken Van Dyke, 38 ans, master sergeant au sein de l’Army Special Forces, fait face à plusieurs chefs d’accusation dont fraude sur les matières premières, fraude électronique, vol d’informations gouvernementales non publiques et utilisation frauduleuse d’informations classifiées à des fins personnelles.
Treize paris, 33 000 dollars engagés
Le scénario tient en quelques clics. Le 26 décembre 2025, Van Dyke ouvre un compte sur Polymarket, la plateforme de paris événementiels enregistrée dans les îles Caïmans. Le lendemain, il place sa première mise. Pendant une semaine, jusqu’au 2 janvier, il enchaîne treize paris tous orientés dans le même sens : oui, les forces américaines seront en Venezuela avant fin janvier. Oui, Maduro aura quitté le pouvoir. Oui, Trump invoquera le War Powers Act.
Montant total engagé selon l’acte d’accusation du grand jury fédéral de Manhattan : 33 000 dollars. Toutes ces prédictions vont se vérifier. Début janvier, l’opération militaire baptisée « Absolute Resolve » se déclenche au Venezuela. Maduro et son épouse Cilia Flores sont capturés. Les marchés Polymarket correspondants basculent sur « yes ». Gains nets pour le sergent : environ 409 881 dollars, soit un peu plus de douze fois la mise.
Van Dyke n’était pas un parieur chanceux. Il faisait partie de la poignée de militaires qui planifiaient l’opération et qui, plus tard, l’ont exécutée. « Il a utilisé son accès à des informations classifiées sur cette opération pour s’enrichir personnellement », résume le département de la Justice dans son communiqué.
Une photo au lever du soleil qui trahit tout
Ce qui coince le sergent n’est pas l’argent, mais une image. Quelques heures après la capture de Maduro, le 3 janvier au petit matin, Van Dyke sauvegarde sur son compte Google une photo prise en mer. On l’y voit en treillis, fusil à la main, sur le pont d’un navire au lever du soleil, entouré de trois autres militaires américains en tenue de combat. Pour les procureurs, ce cliché place le sergent au cœur du dispositif au moment précis où les paris se dénouent.
Trois jours plus tard, alors que plusieurs sites spécialisés commencent à relever des mouvements anormaux sur les marchés Maduro de Polymarket, Van Dyke tente d’effacer ses traces. Le 6 janvier, il envoie un message au service client de la plateforme pour demander la suppression de son compte. Motif avancé : il aurait perdu l’accès à son adresse e-mail. Le mensonge figure désormais dans l’acte d’accusation.
Les montants misés et encaissés correspondaient au dollar près à ceux qu’avaient documentés les observateurs de Polymarket. CNN, NBC News et Axios avaient évoqué dès janvier un parieur anonyme ayant touché près d’un demi-million de dollars sur ces marchés, sans pouvoir l’identifier. Le FBI, lui, avait ouvert une enquête.
Premier cas d’initié sur un marché prédictif
Juridiquement, le dossier fait date. C’est la première fois que le département de la Justice poursuit un cas d’initié sur une plateforme de paris prédictifs, un terrain que les régulateurs américains peinent à encadrer depuis des années. Polymarket, fondée en 2020 par Shayne Coplan, avait été interdite aux résidents américains par la Commodity Futures Trading Commission en 2022, avant de rouvrir cette année à la faveur d’un revirement réglementaire de l’administration Trump.
La plateforme héberge aujourd’hui 122 marchés actifs liés à Maduro, pour un volume cumulé dépassant 101 millions de dollars. Les marchés Venezuela, eux, agrègent plus de 118 millions de dollars d’enjeux. Ces chiffres traduisent l’appétit du public pour ce type de paris géopolitiques, mais aussi la zone grise dans laquelle ces produits évoluent : ni vraiment paris sportifs, ni vraiment actions financières.
Jusqu’ici, les États-Unis sanctionnaient le délit d’initié uniquement sur les marchés boursiers ou les matières premières. En s’appuyant sur la qualification de « commodities fraud », les procureurs manhattaniens ouvrent une brèche qui pourrait s’étendre aux autres plateformes du secteur, dont Kalshi, son concurrent direct.
Un gain douze fois supérieur à sa mise
L’ampleur du rendement interpelle. Pour 33 000 dollars misés, 409 881 récupérés : le ratio avoisine les 1 243 %. Sur les marchés réglementés classiques, un parieur lambda peinerait à atteindre ce niveau hors cryptomonnaies spéculatives. La raison est simple : jusqu’au dernier moment, la plupart des autres parieurs estimaient l’hypothèse d’une intervention américaine au Venezuela comme improbable. Van Dyke, lui, savait.
Contacté par la presse américaine, l’avocat du sergent n’a pas souhaité commenter. L’Army, de son côté, a indiqué coopérer pleinement avec l’enquête. Si Van Dyke est reconnu coupable de l’ensemble des chefs retenus contre lui, il encourt plusieurs dizaines d’années de prison cumulées et la confiscation de ses gains.
Une jurisprudence qui s’annonce lourde
La procédure pose une question que le Congrès n’a jamais vraiment tranchée : un militaire, un haut fonctionnaire ou un membre du cabinet peut-il parier sur l’actualité qu’il contribue à fabriquer ? Les règles éthiques du Pentagone interdisent déjà aux soldats d’utiliser leur fonction à des fins financières, mais aucun texte fédéral ne mentionne explicitement les marchés prédictifs.
L’affaire tombe à un moment délicat pour Polymarket, qui négocie depuis plusieurs mois une possible cotation aux États-Unis. La plateforme a rapidement fait savoir qu’elle avait coopéré avec les autorités dès l’ouverture de l’enquête, remettant les données de trading et l’historique du compte du sergent.
Le procès de Gannon Ken Van Dyke s’ouvrira dans les prochaines semaines au tribunal fédéral du district sud de New York. Les procureurs ont d’ores et déjà indiqué qu’ils demanderaient la saisie des 409 881 dollars encore bloqués sur la plateforme.