Le 6 avril, peu avant 19 heures, le thermomètre officiel de Paris bondit de 18 à 21 °C en dix minutes. Aucun vent, aucune variation d’humidité, aucun front chaud à l’horizon. Neuf jours plus tard, rebelote : 22 °C à 22 heures, puis le même plongeon suspect.
Ces deux pics isolés, qui n’auraient dû attirer l’attention de personne sauf des passionnés de statistiques, viennent d’amener Météo-France à déposer plainte. L’établissement public reproche à un inconnu d’avoir altéré le fonctionnement d’une de ses sondes, installée sur le tarmac de Roissy Charles-de-Gaulle. L’enquête a atterri jeudi 23 avril sur le bureau du parquet de Bobigny. Ce qui transforme un couac climatique en affaire judiciaire, c’est ce qui s’est passé en même temps à New York, sur un site de paris en ligne nommé Polymarket.
5 °C de faux en une heure, deux soirs d’affilée
Les relevés que l’AFP a pu consulter ont de quoi faire sourciller un ingénieur. Le 6 avril, entre 18 heures et 19 heures, la station LFPG (l’identifiant OACI de l’aéroport Charles-de-Gaulle) affiche un écart de 5 °C par rapport aux stations voisines du même bassin parisien. Le 15 avril, en pleine nuit, cet écart grimpe à 6 °C autour de 22 heures. Dans les deux cas, la pointe est brève. Une heure, pas plus, puis retour à la normale. Une signature que les météorologues appellent une anomalie instrumentale.
Paul Marquis, météorologue collaborant avec l’association Infoclimat, a passé les données au peigne fin. Sa conclusion est sans détour : « Dans ce cas précis, il n’y a eu ni changement de vent, ni variation d’humidité relative. » Pour lui, une hausse aussi rapide et aussi localisée ne s’explique pas par la physique de l’atmosphère. Elle s’explique par une main humaine.
La piste du sèche-cheveux industriel
Son confrère Ruben Hallali avance une hypothèse plus concrète. Selon lui, une personne connaissant le fonctionnement des capteurs aurait placé « un simple sèche-cheveux industriel ou une résistance électrique » à proximité du thermomètre. Quelques minutes de chauffe suffisent à fausser une mesure censée décrire toute l’agglomération parisienne. La sonde Météo-France, comme toutes ses consœurs, n’est protégée que par un abri ventilé standard posé sur une pelouse normalisée. Rien qui empêche un visiteur déterminé de s’en approcher.
Dans son communiqué, Météo-France reste prudente. L’organisme évoque simplement « des constatations physiques » sur l’instrument et « une analyse des données des capteurs » pour justifier sa plainte. Pas de précision publique sur les traces trouvées. La brigade de gendarmerie des transports aériens de Roissy, saisie de l’enquête, devra établir comment quelqu’un a pu approcher une sonde située en zone réglementée.
Un compte Polymarket de 48 heures qui rafle 14 000 dollars
C’est là qu’entre en scène la plateforme américaine Polymarket. Adossée à la blockchain, elle permet de parier en dollars sur à peu près tout événement mesurable. Une élection présidentielle, un lancement de fusée, la couleur de cravate d’un dirigeant, ou la température maximale relevée à Paris sur une journée. Pour ces paris météo parisiens, Polymarket utilisait jusqu’à récemment le thermomètre de Charles-de-Gaulle comme référence unique.
Le 6 avril, un utilisateur ayant ouvert son compte 48 heures plus tôt mise gros sur un dépassement des 21 °C à Paris. Cote de départ : 5 %. Une fois le pic artificiel enregistré par la sonde, le contrat se règle en sa faveur et le joueur empoche environ 14 000 dollars. Le 15 avril, même scénario. Probabilité au départ d’un maximum à 22 °C : 0,1 %. Gain approximatif : 20 000 dollars. En deux soirs, le compte aurait raflé près de 34 000 dollars, soit environ 32 000 euros.
L’alerte partie d’un forum d’amateurs
Curieusement, ni Météo-France ni Polymarket n’ont flairé l’arnaque en premier. Ce sont des passionnés de climatologie, rassemblés sur le forum Infoclimat, qui ont commencé à s’interroger à voix haute sur des courbes trop belles pour être vraies. Captures d’écran à l’appui, ils comparent la sonde de Roissy à celles d’Orly et de Trappes. Rien ne colle. La presse spécialisée crypto reprend l’affaire, puis Bloomberg, puis l’AFP ce jeudi.
Polymarket bascule en silence sur Le Bourget
La plateforme a réagi sans communiqué officiel, mais les parieurs chevronnés l’ont remarqué. Depuis la mi-avril, les contrats météo parisiens ne s’appuient plus sur la sonde de Roissy. Polymarket a discrètement changé sa référence pour celle de l’aéroport du Bourget, à une quinzaine de kilomètres au sud. Un pari à peine coûteux pour le site, qui préfère couper l’hémorragie plutôt que renforcer la sécurité physique d’une sonde qui ne lui appartient pas.
Le souci est que les marchés météorologiques de Polymarket pèsent plusieurs millions de dollars par saison. Déplacer le point de mesure ne fait que repousser la vulnérabilité : un joueur suffisamment motivé peut tout aussi bien se rendre sur un autre site exposé. L’incident va forcer la plateforme, et ses concurrentes comme Kalshi, à réfléchir à des garanties plus solides que la simple confiance accordée à un capteur public laissé sans surveillance.
Une première en France, sept ans de prison encourus
Côté judiciaire, le chef retenu est celui d’altération du fonctionnement d’un système de traitement automatisé de données. Au Code pénal, l’article 323-2 prévoit jusqu’à sept ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende. La peine s’applique classiquement à des attaques informatiques, mais les magistrats considèrent qu’un capteur transmettant ses relevés à une base publique entre dans la catégorie. Le parquet de Bobigny précise à l’AFP que les investigations « ne font que commencer » et qu’il est trop tôt pour identifier des suspects.
En attendant, Météo-France va devoir sécuriser physiquement ses 554 stations principales éparpillées sur le territoire, parfois laissées sans surveillance pendant des jours. Une démarche que l’organisme n’avait jamais eu à envisager sous cet angle. Jusqu’ici, on protégeait ces instruments des chocs, des oiseaux et du vandalisme. Plus des parieurs.
Le prochain rendez-vous viendra du parquet de Bobigny, qui doit décider dans les semaines qui viennent si l’enquête préliminaire débouche sur une information judiciaire. D’ici là, les amateurs de climat qui ont lancé l’alerte surveillent toujours les anomalies de la base Météo-France. Et les parieurs de Polymarket, eux, ont déjà ouvert un marché sur la date à laquelle un suspect sera interpellé.