10 milliards de dollars virés en une seule fois. Google a officialisé vendredi 24 avril le plus gros chèque jamais signé à Anthropic, avec 30 milliards de plus promis si la jeune pousse tient ses objectifs. Total potentiel : 40 milliards. Quatre jours plus tôt, Amazon avait gonflé son propre engagement de 25 milliards. Soit 65 milliards d’argent neuf pour une seule entreprise en quatre jours.

Deux chèques, deux rivaux, même semaine

Bloomberg a sorti l’information en fin de journée vendredi. Google confirme l’investissement dans la foulée. La valorisation retenue reste calée à 350 milliards de dollars, le même niveau qu’en février lors du dernier tour de table. La tranche immédiate sera virée en liquide. Les 30 milliards suivants dépendent d’objectifs de performance qu’Anthropic doit atteindre dans les mois à venir.

Quatre jours avant, le 20 avril, Amazon avait annoncé la même manœuvre. La filiale d’Andy Jassy verse 5 milliards tout de suite et s’engage sur 20 de plus si des « jalons commerciaux » sont franchis. En additionnant les 8 milliards déjà versés depuis 2023, Amazon peut monter jusqu’à 33 milliards d’exposition sur Anthropic. Google, lui, cumule désormais plus de 50 milliards d’engagements, selon les calculs de TechCrunch.

Deux géants du cloud rivaux placent leurs jetons sur la même startup. Ils la financent, elle les achète. Anthropic s’est engagé, dans son nouveau contrat avec Amazon, à dépenser plus de 100 milliards de dollars en services AWS sur la prochaine décennie. Le chiffre a été confirmé vendredi par le communiqué officiel de l’entreprise, repris par The Information. Le circuit est circulaire : l’argent des géants du nuage retourne aux géants du nuage.

5 gigawatts, l’équivalent de trois centrales nucléaires

La partie la plus frappante des deux accords ne figure pas dans les lignes financières. Google Cloud s’engage à fournir 5 gigawatts de puissance de calcul à Anthropic sur cinq ans, avec des tranches optionnelles au-delà. Amazon promet la même chose de son côté. Au total, la jeune pousse sécurise 10 gigawatts de compute dédié.

Pour mettre l’échelle en perspective, un réacteur nucléaire français type EPR affiche 1,6 gigawatt. Dix gigawatts représentent donc l’équivalent de six centrales de nouvelle génération, entièrement captées pour faire tourner des modèles d’intelligence artificielle. Selon le rapport Electricity 2026 publié par l’Agence internationale de l’énergie en janvier, la consommation totale des centres de données a déjà dépassé celle de la France métropolitaine sur l’année 2025. La facture environnementale n’est plus discutée. Elle est budgétée.

Dario Amodei, cofondateur d’Anthropic, a reconnu fin mars dans un billet publié sur le site de l’entreprise que la demande pour les modèles Claude dépasse les capacités actuelles. Le communiqué parle d’une « tension inévitable » sur la fiabilité du service. Les clients entreprises et les développeurs payants saturent l’infrastructure plus vite que la startup ne peut en acheter.

Anthropic pèse désormais plus qu’Airbus

À 350 milliards de dollars de valorisation, Anthropic vaut aujourd’hui plus qu’Airbus en capitalisation boursière. L’avionneur européen clôturait vendredi à 190 milliards d’euros, soit environ 205 milliards de dollars. La société californienne fondée en 2021 par des anciens d’OpenAI vaut donc 70 % de plus que le numéro un mondial de l’aéronautique civile.

La trajectoire est vertigineuse. En février, Anthropic avait bouclé un tour de 20 milliards mené par Coatue et le fonds souverain singapourien GIC. Un mois plus tard, rapporte TechCrunch le 15 avril, des fonds de capital-risque ont proposé un nouveau round à plus de 800 milliards de valorisation. Anthropic a refusé. L’équipe dirigeante estime que le marché surchauffe et qu’une entrée en Bourse reste l’option la plus propre pour les salariés actionnaires.

Microsoft s’est positionné en parallèle à hauteur de 5 milliards, Nvidia de 10. Tous les géants veulent leur part. OpenAI, le grand concurrent, a de son côté sécurisé 100 milliards de Nvidia en septembre 2025 et 13 milliards de Microsoft depuis 2023. La course ne se joue plus sur les produits. Elle se joue sur qui arrive à parquer assez de puces et assez de mégawatts pour tenir la cadence.

Pourquoi deux rivaux financent la même boîte

Le pari industriel est celui-ci : aucun hyperscaler ne veut dépendre d’OpenAI, ni voir son concurrent dominer seul la distribution des modèles de fondation. Amazon veut vendre Trainium, ses puces maison, aux clients qui développent des applications Claude. Google veut promouvoir ses TPU. Anthropic offre une issue : une IA assez solide pour rivaliser avec GPT-5, mais qui n’appartient ni à Satya Nadella ni à Sam Altman.

Cette logique double ne rassure pas les régulateurs. La Federal Trade Commission américaine a ouvert en 2024 une enquête sur les liens entre géants du cloud et laboratoires d’IA, ciblant Microsoft, Amazon, Google, OpenAI et Anthropic. Les conclusions, attendues au printemps 2026 selon le calendrier initial, pourraient juger que les investissements croisés limitent la concurrence. La Commission européenne surveille les mêmes montages depuis l’entrée en vigueur de son règlement sur les marchés numériques.

Ce que ça change pour les utilisateurs

Anthropic distribue Claude via son application grand public, son API pour développeurs et des intégrations dans Cursor, GitHub Copilot ou les agents embarqués dans les services cloud. La manne annoncée vendredi sert avant tout à répondre à la saturation : plus de serveurs, plus de puces, plus de modèles entraînés en parallèle. L’utilisateur final devrait voir les délais de réponse baisser et les limites d’usage s’élargir dans les mois qui viennent.

Reste la question de la trajectoire financière. Anthropic facturait 5 milliards de chiffre d’affaires annualisé fin 2025 selon The Information, contre 1 milliard un an plus tôt. Les 100 milliards promis à AWS sur dix ans supposent un rythme de facturation de 10 milliards par an, soit un doublement chaque année pendant la décennie. Les analystes de Bernstein, cités par Bloomberg, estiment qu’aucune entreprise technologique n’a jamais soutenu une telle pente pendant plus de trois exercices.

Le prochain rendez-vous tombe en juin. Anthropic a promis la publication de Claude 5, successeur de la génération actuelle, lors de sa conférence développeurs annoncée pour le 10 juin à San Francisco. Google Cloud doit livrer les premières baies de TPU dédiées au contrat dès le troisième trimestre.