Le Babybel format 200 g a quitté les rayons français à la fin de l’année 2025. Sans annonce, sans dernière édition collector, sans pleureuses. Bel a juste arrêté la machine, soixante-dix ans après l’avoir lancée.
Sablé-sur-Sarthe a coupé le robinet
L’information est sortie fin avril 2026 par la presse régionale, puis reprise par Le Parisien et Franceinfo. L’usine de Sablé-sur-Sarthe, dans le département du même nom, a mis fin à la production des Babybel de 200 et 380 grammes. Le groupe a confirmé l’arrêt le 28 avril, presque par défaut, sans grande communication. Sur le site qui produit 40 000 tonnes de fromage par an et emploie 600 salariés, le format géant n’avait plus sa place.
L’usine sarthoise reste un poids lourd du groupe. Spécialisée dans le Kiri et le mini Babybel, elle vient de boucler une mue stratégique. La direction a décidé de tout miser sur le petit format, celui qui rentre dans une poche, pas dans un saladier.
Le mini a fini par tuer son grand frère
Le mini Babybel est né en 1977. Vingt-cinq ans après le lancement du format adulte, le groupe avait taillé un fromage individuel de 22 grammes pour les enfants. Personne n’imaginait qu’il finirait par cannibaliser l’original. C’est pourtant ce qui s’est passé. Décennie après décennie, le mini a grappillé du linéaire, puis l’a aspiré entièrement. La cire rouge est restée, les billes ont rétréci.
Le format adulte se vendait encore, sans drame, mais sans dynamique. La courbe stagnait, celle du mini grimpait sans interruption. Bel a simplement constaté ce que les courses du samedi disaient depuis dix ans. L’individuel a remplacé la portion familiale, partout, dans presque toute l’alimentation.
60 millions pour suivre l’appétit américain
La décision n’est pas une mort, c’est un transfert. Le groupe a engagé 60 millions d’euros à Sablé-sur-Sarthe pour installer une seconde ligne de production de mini Babybel. L’investissement a débuté en mai 2025, la mise en service est prévue pour la fin 2026, selon Le Journal des Entreprises et L’Usine Nouvelle. La nouvelle ligne, initialement destinée aux États-Unis, restera finalement en France.
L’enjeu se mesure en tonnes. Sablé fabrique aujourd’hui 4 000 tonnes de mini Babybel par an. La nouvelle ligne ajoutera 10 000 tonnes supplémentaires. L’usine d’Évron, en Mayenne, distante d’à peine 40 kilomètres, sature elle aussi face au succès du petit fromage. Ensemble, les deux sites doivent doubler la capacité de production en France.
Le mobile vient en grande partie de l’autre côté de l’Atlantique. Les États-Unis consomment plus de 20 000 tonnes de mini Babybel chaque année, d’après les données du groupe. Le petit fromage individuel s’y est imposé chez les adultes urbains, comme un en-cas calibré, faible en glucides, transportable. Loin du goûter d’enfance, le mini a trouvé un deuxième public, plus profitable.
Le Cousteron et le Port-Salut emportés au passage
Le ménage à Sablé ne s’arrête pas au Babybel. L’usine a aussi cessé de produire les gros formats du Cousteron et du Port-Salut, deux fromages au nom presque oublié des rayons modernes. Le Port-Salut a été inventé par les moines trappistes au XIXe siècle, le Cousteron est plus discret. Tous deux finissent leur carrière au même endroit, sacrifiés à la même logique. Le linéaire fromagerie n’a plus de place pour les pavés. La portion individuelle a gagné.
Le règne discret du fromage en bille
Bel ne fait que suivre une vague qui dépasse largement son catalogue. Le snacking a colonisé l’apéritif, le déjeuner du bureau, le panier du sportif. Babybel, Kiri, Vache qui rit, Pom’Potes : la stratégie du groupe centenaire repose désormais sur des produits qui pèsent moins de 30 grammes l’unité. La marque a généré un chiffre d’affaires de 3,83 milliards d’euros en 2025, en hausse de 4,7 % en organique, selon LSA Conso. Le mini Babybel reste l’une des locomotives de ce moteur.
La marque revendique aujourd’hui une présence dans 76 pays, et se classe sixième mondiale sur le marché du fromage à pâte semi-cuite. Une trajectoire que Léon Bel, fondateur du groupe en 1865 dans le Jura puis en Mayenne, n’aurait probablement pas anticipée à ce point. L’entreprise est désormais pilotée par sa quatrième génération.
Sablé prépare un grand renouvellement
L’autre chantier, plus humain, attend l’usine. La direction prévoit le départ de la moitié de l’effectif d’ici 2030. Près de 300 recrutements sont prévus pour assurer la transition. Le bassin sarthois, déjà tendu sur la main-d’œuvre industrielle, devra fournir des opérateurs, des techniciens, des contrôleurs qualité. La fin du gros Babybel libère paradoxalement des budgets pour cette modernisation à marche forcée.
Le mini Babybel n’est plus un fromage d’enfant. C’est devenu un produit financier qui justifie à lui seul des dizaines de millions d’investissement et des centaines d’embauches. Le format géant servait surtout d’image, de référent dans les rayons. Sans lui, Bel s’expose à un ancrage culturel plus mince, mais à une rentabilité plus nette.
Une disparition sans deuil
Aucun consommateur n’a été prévenu. Le format 200 grammes a glissé hors des linéaires sans communiqué officiel, sans encart publicitaire, sans clip d’adieu. Les amateurs nostalgiques ne s’en sont aperçus qu’après la confirmation médiatique de fin avril, près de cinq mois après l’arrêt effectif. Le Babybel original aura survécu sans bruit jusqu’au bout, comme il avait commencé.
La nouvelle ligne mini doit cracher ses premiers fromages à Sablé-sur-Sarthe à la fin de 2026. À ce moment-là, le format historique aura disparu depuis un an des rayons français. Le bilan se fera plus tard, quand Bel publiera les résultats annuels 2026. Le groupe table sur un boulet de plus en moins, et un moteur de plus à plein régime.