Trente ans, une seule dent, et un dossier déposé au Guinness. Lazare, petit épagneul papillon adopté il y a dix jours à Annecy, est en train de devenir le doyen mondial de son espèce. La preuve qui peut tout changer tient dans une puce électronique.

Le chien est né le 4 décembre 1995. À cette date, Jacques Chirac entamait sa première année à l’Élysée et Internet n’avait pas encore débarqué dans la moitié des foyers français. Aujourd’hui, Lazare trotte chaque matin dans les rues d’Annecy avec sa nouvelle propriétaire, Ophélie. Il a fini sa vie de refuge à la SPA d’Annecy-Marlioz le 18 avril dernier, après plusieurs mois passés sur le carrelage des cages collectives.

Une puce comme acte de naissance

L’histoire de Lazare aurait pu rester anecdotique sans ce détail décisif. Sa puce électronique et son inscription au Livre des origines françaises (LOF) attestent de sa date de naissance. Là où Bobi, le chien portugais sacré chien le plus vieux de tous les temps en 2023, n’avait pour preuve que la parole de son propriétaire, le Haut-Savoyard dispose d’un dossier vétérinaire vérifiable. C’est précisément cette absence de traçabilité qui a coûté son titre à Bobi en février 2024.

Guinness World Records avait alors rouvert le dossier après que des vétérinaires britanniques, dont la cardiologue Danny Chambers, avaient signalé qu’aucun test génétique ne validait l’âge avancé de 31 ans et 165 jours. Des photos d’archives montraient même un Bobi aux pattes de couleurs différentes selon les époques. Le record est repassé à Bluey, un bouvier australien mort en 1939 à 29 ans et 5 mois, dont les actes sont, eux, parfaitement documentés.

Trente ans pour une espèce qui en vit quatorze

L’épagneul papillon, aussi appelé épagneul nain continental, vit en moyenne entre 12 et 16 ans selon les données vétérinaires françaises. Lazare double cette espérance. La race, fragile et choyée par Marie-Antoinette à Versailles, fait partie de celles qui résistent le mieux au temps : son petit gabarit, environ 4 kilos, joue en sa faveur. Une étude du Royal Veterinary College de Londres publiée en 2022 sur 30 000 chiens britanniques a confirmé que les races miniatures vivent en moyenne deux à trois ans de plus que les molosses, dont l’espérance de vie ne dépasse parfois pas 8 ans.

Cela ne fait pas de Lazare un cas isolé sur le plan biologique. Il s’inscrit dans la moyenne haute des chiens miniatures qui dépassent les 20 ans. Mais franchir la barre des 30 ans avec des documents vérifiables reste extrêmement rare. Avant Bobi, le record reconnu remontait à 1939.

Le quotidien d’un papi à dent unique

Le chien n’a évidemment plus la fougue d’un jeune épagneul. Une seule dent rescapée, de l’arthrose dans les pattes, une vue qui baisse, une ouïe partielle. Sa propriétaire raconte sur le compte Instagram qu’elle lui a ouvert (@lazare_le_trentenaire, plusieurs milliers d’abonnés en quelques jours) une routine adaptée : promenades courtes, alimentation molle, sieste obligatoire après le déjeuner. Lazare reste pourtant curieux, joueur, et grimpe encore sur le canapé sans aide.

Ophélie, sa nouvelle propriétaire, ne cherchait pas un chien pour elle au départ. Elle voulait offrir un compagnon à sa mère. Devant les cages de la SPA d’Annecy-Marlioz, le coup de foudre l’a saisie pour ce « petit papi » que personne n’avait choisi. La SPA, qui prend en charge en moyenne 600 chiens par an, voit régulièrement des seniors être délaissés au profit de chiots. Selon la fondation 30 Millions d’Amis, à peine un tiers des chiens de plus de 8 ans présents en refuge trouvent une famille dans l’année qui suit leur arrivée.

L’arrivée de Lazare chez Ophélie a tout d’une seconde vie. Le chien dort dans un panier neuf, mange des croquettes pour seniors mouillées au bouillon, et bénéficie d’une visite vétérinaire mensuelle. Sa famille d’accueil a aussi modifié le sol de l’appartement : tapis antidérapants, rampe pour le canapé, gamelle surélevée pour soulager les articulations. Le coût mensuel approche les 200 euros, hors imprévu médical.

Annecy lance la procédure

Le refuge a déposé un dossier officiel auprès du Guinness World Records. Le processus dure plusieurs mois : examen vétérinaire indépendant, vérification des documents, analyse des registres LOF, contre-expertise de la puce. La rédaction britannique des records, échaudée par l’affaire Bobi, applique désormais un protocole renforcé sur tous les dossiers de longévité animale.

Si la candidature aboutit, Lazare détiendra deux titres simultanés : plus vieux chien vivant, et plus vieux chien de tous les temps documenté de manière vérifiable. La SPA d’Annecy compte profiter de l’élan médiatique pour lancer une campagne d’adoption ciblée sur ses pensionnaires de plus de 8 ans, ceux qui restent le plus souvent oubliés derrière les barreaux.

D’après les chiffres de la Société centrale canine, environ 8 millions de chiens vivent en France, dont 22 % sont inscrits au LOF. La traçabilité par puce, obligatoire depuis 1999 pour toute cession, fait du pays un terrain idéal pour ce type de records. Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, l’identification reste plus aléatoire, surtout pour les chiens nés avant 2000.

Ce que la science fera de Lazare

Au-delà du record, l’animal intéresse aussi les généticiens. Le projet Dog Aging Project, mené par l’université de Washington, recense depuis 2019 des cas exceptionnels de longévité canine pour identifier les marqueurs génétiques associés. Une équipe française du CNRS, contactée par le refuge, étudie déjà l’idée d’un prélèvement salivaire pour intégrer Lazare à une cohorte de comparaison.

Le verdict du Guinness est attendu dans les prochains mois. En attendant, Ophélie a déjà prévu un cadeau pour le 4 décembre prochain : si Lazare souffle ses 31 bougies, il égalera l’âge contesté de Bobi, mais cette fois avec des papiers en règle.