Il y a un an, Harry Heasman ne se levait plus seul de son fauteuil. Ce week-end, à 98 ans, il a passé plus de neuf minutes debout sur l’aile d’un avion, sanglé à la carlingue, à plus de 300 mètres au-dessus de la campagne anglaise. Et il en est redescendu détenteur d’un record du monde.

Le vétéran britannique de la Seconde Guerre mondiale est devenu le plus vieux wing walker de l’histoire, ces acrobates qui tiennent debout sur les ailes d’un biplan en plein vol. Le Guinness World Records a homologué la performance, réalisée à l’aérodrome de Duxford, dans le Cambridgeshire. Quelques jours avant son 99e anniversaire.

Un fauteuil, puis l’aile d’un biplan

Le contraste donne la mesure de l’exploit. Voilà un an, Harry vivait en maison de retraite pour sa sécurité. Sa mobilité s’était dégradée au point qu’il fallait l’aider pour monter et descendre un escalier. Se redresser d’une chaise sans appui était devenu compliqué. Rien, dans ce quotidien, ne laissait deviner qu’il finirait harnaché sur le toit d’un avion.

Le déclic est venu d’un bout de papier. Karolyn Sisto, qui dirige la maison de retraite Eastham Care Home dans l’Essex, a demandé à ses pensionnaires d’écrire une liste de rêves à accomplir. En tête de la sienne, Harry a inscrit ce vieux fantasme d’enfance : marcher sur les ailes d’un avion, et le faire pour une bonne cause. La directrice a pris la demande au sérieux et s’est mise en tête de la réaliser.

Restait le plus dur. Pendant onze mois, Harry s’est entraîné avec un kinésithérapeute, Reef Cowell, fondateur du cabinet Reeflex Mind and Motion. Objectif : retrouver assez de force et d’équilibre pour tenir debout, seul, face au vent. Le travail a payé. L’homme qui ne quittait plus son siège a fini par grimper sur une aile.

Neuf minutes face au vent, et une confidence

Le jour J, le biplan a décollé de Duxford avec Harry arrimé sur sa partie supérieure. L’appareil est monté à plus de 1 000 pieds, environ 300 mètres, avant de survoler la campagne. Pendant plus de neuf minutes, le nonagénaire est resté debout, bras parfois écartés, à contempler le paysage qui défilait sous lui. Une sangle de sécurité le maintenait fermement à la structure.

Pravin Patel, l’arbitre du Guinness World Records dépêché sur place pour valider la tentative, n’a pas caché son admiration. « Harry est une source d’inspiration. Répondre aux exigences physiques du wing walk doit être éprouvant, et avoir la solidité mentale d’aller jusqu’au bout, c’est tout simplement extraordinaire », a-t-il déclaré.

Le principal intéressé, lui, a livré une phrase qui en dit long sur son cran. Interrogé après l’atterrissage, Harry a reconnu ne pas avoir eu peur, avant d’ajouter, presque amusé : « Je n’aime pas les hauteurs. » Le genre d’aveu qui rend l’exploit encore plus savoureux.

Sa description de l’expérience, elle, tient de la renaissance. « Je me sens 1 000 fois différent et 100 fois mieux que je ne l’ai jamais été. C’était l’expérience la plus incroyable de ma vie, et si je le pouvais, je recommencerais sans la moindre hésitation », a-t-il confié au Guinness World Records. Avant de résumer : « Je rêve de ça depuis tout petit. »

Un record en mémoire de sa femme et de son fils

Derrière l’exploit, il y a un deuil. Harry n’a pas grimpé sur cet avion pour la seule gloire du record. Il l’a fait pour récolter des fonds au profit du Lennox Children’s Cancer Fund, une association qui soutient les enfants atteints de cancer. Une cause choisie en mémoire de son épouse et de son fils, tous deux emportés par la maladie.

Le pari financier a viré au triomphe. Harry espérait réunir 5 000 livres. Au moment où le Guinness World Records publiait son récit, la cagnotte affichait déjà 7 785 livres, et continuait de grimper. De quoi transformer un caprice de centenaire en levée de fonds bien réelle.

Lindsey Bidwell, du Lennox Children’s Cancer Fund, a salué un homme hors norme. « Harry est la preuve qu’il n’est jamais trop tard pour courir après un rêve. À 98 ans, ce qu’il a accompli est tout simplement extraordinaire », a-t-elle réagi, qualifiant le vétéran de « trésor national ».

Sa directrice de maison de retraite, Karolyn Sisto, a tiré une autre leçon de l’aventure. « Harry a montré au monde qu’une maison de retraite peut être un endroit où l’on s’épanouit. Aujourd’hui, il n’a pas seulement réalisé un wing walk, il a changé ce que le monde croit possible à 98 ans », a-t-elle estimé.

Du front à la sofa de la télé

L’histoire a vite dépassé le cercle des passionnés d’aviation. Devenu une petite vedette, Harry a été invité sur le plateau de This Morning, l’émission phare de la télé britannique en journée. Des images de son vol y ont été diffusées pendant qu’il racontait son aventure aux présentateurs, calé dans le canapé. « C’est quelque chose qu’on ne peut pas vraiment décrire, et je voulais le faire depuis longtemps », a-t-il glissé.

Le wing walking, discipline née dans les années 1920 avec les casse-cou des meetings aériens américains, reste un sport encadré et spectaculaire, réservé à une poignée d’initiés. Voir un homme de bientôt 99 ans s’y essayer relève de l’anomalie statistique autant que du symbole. À Duxford, haut lieu de l’aviation britannique où sont préservés des dizaines d’appareils historiques, le décor ne pouvait pas mieux coller au personnage.

Harry souffle ses 99 bougies dans quelques jours. Reste à savoir s’il a déjà coché la ligne suivante de sa liste de rêves. Connaissant le bonhomme, personne ne pariera contre lui.