Bercy vient de prononcer le mot que 2,2 millions de salariés attendaient. Le SMIC va grimper d’au moins 2 % au 1er juin, soit cinq mois après la dernière revalorisation. Sept ans qu’on n’avait pas vu une hausse en cours d’année.

La machine du Code du travail s’est rallumée

Roland Lescure l’a confirmé jeudi matin sur RTL : « si ça se confirme au 13 mai, on aura au 1er juin une augmentation du SMIC d’au moins 2 % ». Le ministre de l’Économie ne décide rien. Il acte un automatisme inscrit noir sur blanc dans le Code du travail.

L’article L3231-5 prévoit que dès qu’un indice précis dépasse 2 % par rapport au mois de la dernière revalorisation, le SMIC bouge sans attendre janvier. Cet indice, c’est l’IPC du premier quintile, mesure qui pèse les dépenses des 20 % de ménages les plus pauvres. Le panier d’un foyer modeste, en clair : courses, loyer, énergie, transport. Selon les données INSEE publiées jeudi, il a grimpé de 2,5 % depuis novembre 2025, mois de la dernière référence.

Ce mécanisme n’est presque jamais déclenché. Il l’a été en avril 2022, en mai 2023, et plus rien depuis. La France découvre un système qu’elle avait oublié.

29 euros nets, et un effet domino sur 2,2 millions de fiches

Concrètement, le SMIC mensuel net actuel s’élève à 1 443,11 euros pour un temps plein. Avec une hausse plancher de 2 %, le salaire passe à 1 472 euros environ. Vingt-neuf euros nets en plus. Le brut, lui, grimpe de 1 823 à un peu plus de 1 859 euros.

Le calcul paraît modeste. Il ne l’est pas pour un caissier, une femme de ménage ou un saisonnier qui jonglait déjà avec un budget tendu. La Direction des statistiques du ministère du Travail (Dares) recense 2,2 millions de salariés au SMIC dans le privé, soit 12,4 % des effectifs, sans compter apprentis, stagiaires et intérimaires. Un sur huit.

Et l’effet ne s’arrête pas là. Toute la grille des bas salaires va se trouver compressée. Les conventions collectives qui démarrent au SMIC devront se réajuster. Le SMIC tire les minima vers le haut depuis trois ans, au point que des branches entières ont des grilles dont les premiers échelons sont passés sous le minimum légal.

Le détroit d’Ormuz, vraie cause cachée derrière la fiche de paie

Pourquoi maintenant ? La réponse tient en un mot : pétrole. La crise au Moyen-Orient et le blocage évoqué par Donald Trump du détroit d’Ormuz ont fait flamber l’énergie de 14 % sur un an, selon France Info. Le baril de Brent s’installe au-dessus de 120 euros, niveau jamais vu depuis 2022.

Ce choc se transmet au panier des plus modestes parce que le poste énergie pèse beaucoup plus chez eux que dans la moyenne. Une étude de la Cour des comptes publiée en 2024 chiffrait à près de 18 % la part de l’énergie dans le budget des 20 % les plus pauvres, contre 12 % pour les 20 % les plus aisés. Le pic du baril aspire mécaniquement le SMIC vers le haut.

L’INSEE a publié jeudi son estimation provisoire d’inflation pour avril : 2,2 % sur un an. Le chiffre définitif tombera le 13 mai. Si la donnée tient, le décret de revalorisation sera signé dans la foulée pour application au 1er juin.

La France au 6e rang européen, ni en haut ni en bas

Le SMIC français n’est pas le plus généreux du continent. Au classement Eurostat 2026, le Luxembourg trône avec 2 704 euros bruts mensuels, suivi de l’Irlande (2 391), l’Allemagne (2 343), des Pays-Bas (2 295) et de la Belgique (2 112). La France arrive sixième à 1 823 euros, à un peu plus de 1 230 euros pour l’Espagne, et bien au-dessus des minimums polonais ou portugais.

Le tableau est pourtant trompeur. La France reste le seul pays de l’Union avec une durée légale fixée à 35 heures hebdomadaires. Tous ses voisins tournent entre 38 et 40 heures. À durée comparable, le SMIC français passerait au cinquième rang, juste derrière la Belgique. Le débat récurrent sur « le SMIC trop élevé qui détruit l’emploi » occulte cette réalité comptable.

L’autre singularité française reste l’indexation automatique. Outre-Rhin, la hausse du Mindestlohn se négocie tous les deux ans entre partenaires sociaux. En Espagne, c’est un décret royal annuel. Le système hexagonal protège plus mécaniquement le pouvoir d’achat des bas salaires, mais il complique la prévisibilité pour les patrons de TPE.

Pas de coup de pouce, juste l’application de la règle

Roland Lescure a pris soin de préciser un point politique sensible : il n’y aura pas de geste supplémentaire du gouvernement. Pas de « coup de pouce » comme l’avait fait Lionel Jospin en 1997 ou François Hollande en 2012. Le ministre s’en tient au stricte plancher légal.

Côté syndicats, la CGT et FO réclament déjà 5 %, en pointant le décrochage cumulé sur trois ans. Le Medef alerte de son côté sur l’effet « ciseaux » pour les TPE et PME, déjà sous pression avec la flambée des coûts énergétiques. La Banque de France a indiqué jeudi que la BCE penche désormais pour une nouvelle hausse de ses taux directeurs en juin, ce qui rendra le crédit aux entreprises plus cher au pire moment.

Pour les ménages au SMIC, la différence se verra dès la fiche de paie de juillet, premier mois plein de la nouvelle base. Les caisses de retraite, l’URSSAF et les organismes complémentaires recalculeront eux aussi leurs cotisations sur cette nouvelle base. Le smicard payera quelques euros de plus en cotisations, mais empochera la quasi-totalité du gain.

Reste un verrou : la confirmation INSEE du 13 mai. Si l’inflation provisoire à 2,2 % est révisée à la baisse autour de 1,9 %, le seuil légal ne serait plus atteint et la machine du SMIC resterait à l’arrêt jusqu’au 1er janvier 2027. Improbable, vu l’ampleur du choc énergétique en cours, mais le couperet final tombera bien à cette date.